Heis, l’instinct de survie du cinéma indépendant

J’ai connu le film Heis il y a à peu près un an, grâce à Matthieu Longatte qui tient l’un des rôles principaux (il est plus connu sous le nom de Bonjour Tristesse, dont je regarde religieusement les vidéos « coup de gueule » parce que ça fait un bien fou comme un Poutou en roue libre). Dès la bande annonce du film d’Anaïs Volpé, j’ai été complètement happée par son univers. En deux mots, il m’a mis la chiale et honnêtement, ça faisait un bon moment que le cinéma français ne m’avait pas mis la chair de poule comme ça :

_heis (chroniques) – teaser from Anaïs Volpé on Vimeo

L’uppercut de la génération galère

J’aime ce film parce qu’il sent le vécu. On suit le retour dans sa famille de Pia, une jeune artiste en herbe qui se bat pour percer en envoyant dossier sur dossier pour vivre de son art, cumulant les petits boulots, s’arrachant les cheveux à écrire des lettres de motivation qui n’ont aucun sens… Elle retrouve son frère jumeau et leur mère. Ce retour au cocon remue le passé et les choix de chacun dans leur famille : rester ou partir. Vivre sa passion ou rester auprès de ses proches.

Dès les premières secondes du film, on prend un bain de mélancolie. On voit des enfants qui grandissent, devant la caméra des parents, avant de devenir ce que les statistiques appellent « les moins de 25 ans ». Les jeunes, premières victimes de la crise. Cette jeunesse qui cumule les petits boulots, déménage en transport en commun, mange des pâtes qui collent au fond de la casserole et va laver son linge au Lavomatic. « C’est un film qui parle d’une certaine jeunesse qui galère pas mal, mais qui a beaucoup de rêves et espère pouvoir les réaliser malgré toutes les difficultés, » explique Anais Volpé, autour d’un café.

Quand on réalise un projet, que ce soit un film , un documentaire, un reportage photo… il y a toujours cette question : est-ce que j’attends d’avoir des financements pour me lancer ou est-ce que je le fais là, tout de suite, maintenant, avec les moyens du bord ? Anaïs, elle, a choisi le système D :

« J’étais dans l’urgence de le raconter. Il fallait que ce soit fait maintenant. Je ne me voyais pas lever deux millions d’euros avec un producteur pour raconter un film dont le sujet est “la jeunesse qui galère et qui arrive à se débrouiller avec pas grand chose”. C’aurait été insensé ! Le temps de lever des fonds, il se serait passé peut-être un ou deux ans, ça se serait tassé, j’aurais eu une autre envie. J’ai commencé à l’écrire à 24 ans et je l’ai fait à 25 ans. J’en ai 28 aujourd’hui. Beaucoup de choses ont changé, et finalement si peu. Je n’ai pas changé d’appartement et je vais toujours au Lavomatic. »

Famille, je vous aime

 

« On est les enfants des années 90 et les adultes de 2010. On est passé du biberon au chômage presque sans transition », nous chuchote Pia dans le film. Bavard et assumé comme tel, Heis montre pourtant un dialogue de sourds entre un frère et une sœur, parfois aux antipodes :

« Pia a un amour presque décomplexé pour sa famille. Elle ne se prend pas trop la tête de savoir s’il faut aller la voir tous les jours. Elle les aime, elle n’a pas besoin d’être dans la preuve constante. Et surtout, elle a besoin de pouvoir s’émanciper comme elle le souhaite, que ce soit à l’autre bout du monde ou dans la rue juste à côté. Ce n’est pas une question de distance en terme de kilomètres. Elle recherche un certain équilibre.« 

« Son frère, lui, a besoin que la famille soit réunie. Il voudrait qu’elle soit tout le temps dans le cocon familial. Il se sent abandonné et fait culpabiliser sa sœur, » raconte Anais Volpé. « La problématique du film est le devoir de rester proche de sa famille ou le droit de s’émanciper, même si ça nous éloigne de sa famille. Il n’y a pas de bonnes réponses à cette question. Chacun trouve les siennes. Je trouvais ça intéressant aussi de montrer comment deux enfants d’une même fratrie peuvent être si différents.« 

Se débrouiller avec la vie

 

Sam, le frère, se rêve boxeur mais plutôt que de tenter sa passion au risque de vivre un échec, il invoque ses responsabilités familiales et choisit la sécurité : « Je ne peux pas partir, qui s’occupera de maman, hein ? » Il a sûrement plus de capacités que sa sœur, mais elle se pose moins de questions : elle fonce.

C’est une famille où chaque personnage nous interpelle, comme celui de la mère (jouée par Akéla Sari) qui parle de son mari disparu, avouant d’une manière si touchante qu’elle ne pourra jamais aimer un autre homme que lui. Heis parle de deux générations qui cohabitent : une qui pense avoir un « vide à combler » et une autre qui court après la vie.

Heis, en grec signifie « un », dans le sens épanouissement personnel, pas individualisme. « Comment l’être humain embrasse ce chiffre un : l’équilibre parfait entre l’amour, la famille, l’argent, la santé… En gros, ça n’arrive jamais vraiment ! C’est rare que les planètes s’alignent parfaitement. Comment trouver sa paix intérieure entre écouter les autres, se plier en quatre pour ses proches et en même temps, se défoncer pour soi-même ? Comment trouver le juste milieu ? C’est ce centre, ce milieu, ce chiffre un, » conclut Anaïs Volpé.

– « Franchement, vous me prenez la tête. J’ai un fils boxeur, une fille artiste…

– Deux RSA, ça fait presque un SMIC, m’man ! A deux, on est presque au-dessus du seuil de pauvreté. »

J’ai eu le bonheur de voir ce film il y a un an. En rencontrant Anaïs, quelques mois après les attentats du 13 novembre, j’ai découvert une fille du sud (sa Toulouse natale) qui a débarqué à Paris quelques années auparavant, avec des étoiles plein la tête et surtout des choses à dire. Avec son énergie débordante, elle m’a raconté les conditions du film (qui donne à son cinéma ce côté « spontané »), sa principale inspiration (=Internet), les galères qu’ils avaient rencontrées, et les portes qui ne s’ouvraient pas (encore). C’est un projet crossmedia très maîtrisé qui compte un long-métrage, une installation artistique et une série. Anaïs n’a pas juste réaliser un film : elle a créé un univers.

L’année dernière, le festival du film indépendant de Los Angeles repère cette perle. En France, le projet est sélectionné parmi les 5 meilleurs projets crossmedia Internationaux au Marché du Film du Festival de Cannes. Le film prend son envol. Il se fait remarquer ensuite dans un festival de cinéma indépendant à Bordeaux. Aujourd’hui, le long-métrage est actuellement en salle, à Paris, mais aussi en province, et je sais ô combien Anaïs et son équipe ont bossé dur pour que ce film rencontre son public. Alors, et je le dis rarement sur mon blog, mais je vous invite vivement à le découvrir : un vent de fraîcheur pour bien commencer le printemps.

 

 

 

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