Pour commencer cette série sur le “cinéma qui dérange”, un film qui m’avait marqué par sa violence : Funny Games, de Michael Haneke. La première version autrichienne est sortie en 1997, puis dix ans plus tard, Haneke réalise lui-même le remake américain de son propre film : Funny Games est alors reproduit de manière quasi chirurgicale, plan par plan. Il n’y a qu’à voir les deux bandes-annonces pour comprendre :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=tkbG1uSH0to] [youtube https://www.youtube.com/watch?v=9TBoWs32zlc]

C’est l’histoire d’une intrusion, celle de deux jeunes individus d’apparence courtoise, venus demander des œufs, dans la maison de vacances d’une petite famille bourgeoise, heureuse et banale. Va s’ensuivre une violence sourde et injustifiée, qui vire à la torture physique et psychologique : dès le début du film, les deux adolescents annoncent aux membres de la famille qu’il leur reste moins de douze heures à vivre.

giphyUne prise d’otage, à la fois de ce couple et de leur enfant, mais aussi du spectateur rendu complice malgré lui des deux bourreaux, par leurs clins d’œil et dialogues face caméra. Un film qui mélange malaise et fascination, attirance et répulsion. Une chose est sûre : il ne laisse pas indifférent. À noter qu’il n’y a jamais d’explications dans le film sur le “mobile” des deux jeunes. Michaël Haneke disait : “Quand j’écrivais Funny Games, je lisais des articles sur des viols et des meurtres commis par des jeunes. A la question “Pourquoi avez-vous fait ça?”, ils répondaient tous qu’ils avaient voulu “voir ce que ça faisait”.

De l’inconfortable à l’insoutenable

Funny Games, de Michaele Haneke, 1997.

Funny Games, de Michaele Haneke, 1997.

A la sortie de la version américaine en 2007, le réalisateur autrichien déclarait : “Je cherche à montrer la violence telle qu’elle est vraiment : une chose difficile à avaler. Je veux montrer la réalité de la violence, la douleur, les blessures infligées par un être humain à un autre. Sortant d’une récente projection de Funny Games US, un ami critique m’a dit : “Ce film a maintenant trouvé sa vraie place.” Il a raison. Lorsque dans les années 1990, j’ai commencé à songer au premier Funny Games, je visais principalement le public américain. Et je réagissais à un certain cinéma américain, à sa violence, à sa naïveté, à la façon dont il joue avec les êtres humains. Dans beaucoup de films américains, la violence est devenue un produit de consommation.”

Le Funny Games de 1997 été présenté au Festival de Cannes, la même année qu’Assassins, de Mathieu Kassovitz et The End of Violence, de Wim Wenders, ces trois films déclenchant de longs débats sur la violence au cinéma. Wenders a d’ailleurs quitté la salle de Funny Games avant la fin du film expliquant que c’était un cauchemar, ce à quoi Haneke a répondu que tout le monde n’était pas prêt à se rendre compte de son rôle de voyeur et qu’il y avait une différence entre parler de violence et se prendre un gifle.

Interviewé en 2008 par l’Humanité, Michael Haneke disait que lui voulait montrer la violence pour la dénoncer contrairement à certains films d’Oliver Stone (comme Natural Born Killer sorti en 1994), par exemple, où ici la violence est montrée comme attractive, ce que Haneke trouve irresponsable. L’Autrichien, lui, impose ce malaise au spectateur, mais c’est pour le faire réfléchir :

“Le spectateur est toujours l’otage du metteur en scène. L’essence d’un film est de manipuler le spectateur. La différence est que mes films visent à le rendre conscient de ce phénomène. Dès lors qu’il y a provocation, il est normal qu’il y ait résistance. C’est logique. Je pousse le spectateur dans son rôle de consommateur de violence. Je ne peux pas attendre qu’il m’aime en retour. Funny Games n’est pas un film agréable à voir.”

Quoiqu’il en soit, les acteurs de la première version sont inconnus pour le public américain, le film est en langue étrangère… Bref, Funny Games version autrichienne ne trouve pas son public c’est pourquoi lorsque le producteur Chris Coen propose à Michael Haneke de réaliser une version en anglais. Ce dernier accepte mais à une condition : que Naomi Watts accepte le rôle.

Naomi Watts et Brady orbet dans Funny Games, de Michael Haneke, 2007.

Naomi Watts et Brady Corbet dans Funny Games, de Michael Haneke, 2007.

L’actrice américaine Naomi Watts, révélée au grand public par David Lynch dans Mulholland Drive en 2003, puis confirmée dans 21 Grammes d’Alejandro González Inárritu en 2003, acceptera mais confiera aussi que ce fut le choix le plus dur à prendre de sa carrière : “Je sais que Funny Games est difficile à avaler, c’est pourquoi j’ai beaucoup hésité avant de dire oui. C’est certainement la décision la plus difficile de ma carrière”, a-t-elle déclaré dans une interview en 2008.

Elle tentera aussi de donner des pistes sur les intentions du réalisateurs, qui s’est toujours refuser à toute interprétation car pour lui “expliquer” reviendrait à “rassurer” le spectateur. Naomi Watts raconte :

“Pour lui [Haneke], les films, comme les médias, ont insensibilisé le spectateur à la violence en la rendant divertissante, glamour ou facile. En manipulant avec sang-froid les conséquences de cette insensibilisation, il veut que le spectateur se sente responsable face à son attente. Pour illustrer son propos, Michael provoque volontairement chez le spectateur le dégoût, l’humiliation, la révolte. Il veut rappeler que la souffrance est réelle (…) Pour lui, le meilleur film jamais fait sur la violence, parce qu’elle y est intolérable, est Salo ou les 120 journées de Sodome de Pier Paolo Pasolini.”

Sur le tournage, “le plus intense” jamais vécu par la comédienne, dit-elle, les acteurs trichent le moins possible. Le réalisateur est extrêmement prévoyant avec l’équipe, comme cette scène où Naomi Watts est attachée à une chaise et que l’Autrichien veille à ce que les coussinets protecteurs entre ses mains à les cordes, soient bien mis en place. Tim Roth, qui joue le père, fait des blagues en plateau, pour désamorcer l’ambiance parfois pesante et l’équipe de tournage est chaleureuse et bienveillante. L’actrice se souvient de cette phrase du réalisateur qui l’a le plus orienté :

« La famille se trouve dans la tragédie, alors que les deux psychopathes sont dans la comédie. »

Brady Corbet et Michael Pitt, dans Funny Games, de Michael Haneke, 2007.

Brady Corbet et Michael Pitt, dans Funny Games, de Michael Haneke, 2007.

Si vous n’avez jamais vu ce film ou si vous souhaitez le redécouvrir sur grand écran, le film de 1997 (version autrichienne) sera projeté à la Cinémathèque les 4 et 25 mai prochains, dans le cadre d’une grande rétrospective “Festival de Cannes : scandales et controverses” que je vais suivre, évidemment, avec grande attention. Tout le calendrier des projections est ici.

Et si vous préférez le voir tout de suite et maintenant, les deux versions sont ici pour le moment :

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=vbMVACwFpcE&w=560&h=315] [youtube https://www.youtube.com/watch?v=0vUkqccFRqc&w=560&h=315]

DOSSIER « Le cinéma qui dérange », autres épisodes : 

Share: