Agnès Giard, auteur du célèbre blog « Les 400 culs » sur le site de Libération, poursuit comme à son habitude ses recherches sur les manifestations du désir dans la culture japonaise. Son livre Un désir d’humain – Les love doll au Japon (éd. Les Belles Lettres), sorti en août dernier, tente de faire tomber les préjugés sur le phénomène des love doll : des poupées grandeur nature conçues pour servir de « partenaires de substitution ».

Champ expérimental parfait pour les recherches scientifiques sur la vie artificielle, ces poupées servent de modèles à des prototypes d’androïdes et influencent grandement les avancées en matière d’anthropomorphisme, cette tendance à attribuer à des animaux, des divinités ou encore des objets, des attributs ou sentiments propres à l’humain.

Parce que dans « love doll », il y a « love »

L’auteure a creusé nombres de questions passionnantes dans son livre : la différence entre les poupées gonflables d’origine américaine et les love doll japonaises ; les stratégies marketing des fabricants de love doll ; l’apparition de ce phénomène dans la littérature au Japon ; le sens et l’origine des mots… Mais un des points intéressants est la charge affective qu’une interaction avec l’une de ces poupées peut entraîner chez son propriétaire. Peut-on vraiment avoir des sentiments pour une poupée en silicone et si oui, de quelle nature sont-ils ?

Senji Nakajima, 61 ans, a trouvé la femme parfaite : elle s'appelle ‘Saori’, et c'est une love doll japonaise. Photo : Taro Karibe/Getty Images

Senji Nakajima, japonais de 61 ans, a trouvé la femme parfaite : elle s’appelle ‘Saori’, et c’est une love doll. Photo : Taro Karibe/Getty Images

« Quel con. Va au bordel ! »

En 2014, sur un forum internet, un Japonais raconte qu’il vient de commander une poupée sexuelle de l’usine Orient Industry. « Les dés sont jetés », écrit-il. Une minute après, un autre internaute lui répond aussi sec : « Quel con. Va au bordel », ne comprenant pas pourquoi dépenser autant d’argent (en l’occurrence, cette poupée coûte 750 000 yens, soit plus de 6000 euros) alors qu’il existe des femmes « adorables et/ou abordables ». Mais pour ce qu’on appelle « les doller », l’organe du plaisir n’est pas le sexe mais le cerveau. Leur but ne se résume pas à la satisfaction sexuelle. A la différence d’une prostituée ou d’un sextoy, la poupée offre la possibilité d’un travail de projection mentale. La love doll rend heureux parce que la love doll… fait rêver.

Agnès Giard fait une comparaison entre l’usage de la love doll et ce que les sociologues américains John Gagnon et William Simon ont nommé, dans les années 70, le « script sexuel », c’est-à-dire, une interaction scénarisée, composée de différentes étapes.

L’œil ne ment pas

Laurie Simmons / Geisha Song, 2010

Laurie Simmons / Geisha Song, 2010

Au Japon, l’échange préliminaire de regard est prépondérant dans la rencontre, comme le rappelle Agnès Giard. En effet, l’expression, pour désigner le « coup de foudre » se dit « misomeru » en japonais, ce qui signifie « voir pour la première fois ». Il existe aussi les expressions « aimer d’un seul regard » (hitome boreru) ou encore lorsqu’il s’agit d’une prostituée « aimer au premier rendez-vous » (shokai boreru). C’est toujours par les yeux, et non pas la bouche que passe le désir. Ainsi, pour certains acheteurs, la « rencontre » se passera sur internet. Pour d’autres, l’instant décisif sera au moment de la réception de la poupée, soit un mois environ après l’achat, une période qui peut paraître longue et est source d’angoisse pour les doller qui peuvent craindre une baisse d’intensité de leur désir, par rapport au moment de l’achat. Souvent, les propriétaires de love doll ouvrent un blog à l’effigie de leur nouvelle idylle lorsqu’ils en font l’acquisition. Cette « rencontre » est donc souvent narrée au commencement de ce site consacré à l’amour de leur poupée. 

Un « trois mois » nommé désir

« La situation du singe » désigne le fait qu’un grand nombre d’utilisateurs de love doll se conduisent, suite à cette rencontre, comme des singes, ce que décrit l’ingénieur Kodama Nobuyuki : « Il est de notoriété publique au Japon que les singes qui découvrent la masturbation lorsqu’ils deviennent adultes ne cessent de se masturber pendant des jours entiers après avoir appris à le faire… » Et comme il est facile de vérifier ce phénomène chez les dollers puisque leurs blogs restent très souvent inactifs pendant cette période. Tant et si bien qu’on a même une expression pour désigner ce black-out : le « site noir » (dâku saito). Que se passe-t-il ensuite ?

Au bout de trois mois, soit l’utilisateur se lasse de sa poupée en tant qu’objet sexuel et la range dans un coin (il ne s’en sépare que très rarement, car il s’est habitué à sa présence), soit il commence à voir en elle une personne : “Ayant été manipulée en objet, la poupée se met à exister en tant que personne dotée d’une personnalité (…) elle existe comme quelqu’un près de qui on veut rester toujours. Alors il se met à l’habiller.” (Taabô) Cette émotion peut troubler son usager, qui parfois se satisfait, à ce stade-là, du simple fait de dormir à ses côtés.

L'artiste-photographe June Korea réalise une série avec une love doll pour explorer les émotions humaines.

L’artiste-photographe June Korea réalise une série avec une love doll pour explorer les émotions humaines.

La poupée, c’est moi

Aucune poupée n’est produite sans avoir été préalablement commandée : elles sont faites pour et par le propriétaire, en fonction de critères spécifiques (couleur de peau, des tétons, des yeux, implantation pileuse, etc). Les doller le disent tous : “la poupée, c’est moi.” D’autre part, sa création ne s’arrête pas à la livraison : elle perdure aux côtés de son “maître”, qui peut continuer à la “modeler” à son goût. La love doll est l’interprète idéal de ses fantasmes. De plus, il est courant qu’il converse “en silence” avec sa poupée, dans un dialogue proche de la télépathie, inaudible pour les personnes extérieures. Cette forme de communication donne lieu à l’expression “conversation dans la tête” (atama no naka de no kaiwa). A ce stade-là, peut-on les considérer comme fous ? Pas plus que ceux qui parlent à leur voiture ou leurs animaux domestiques, selon certains Japonais.

La poupée ainsi anthropomorphisée, peut également s’exprimer à la première personne du singulier sur le blog qui lui est consacré, où elles sont régulièrement mises en scène avec des légendes exprimant leurs pensées : “S’il te plaît…“, “je vais le dire au professeur“, “je veux jouer aux jeux vidéo mais“… Ainsi, lorsqu’on prend soin de quelque chose, cette chose n’est plus une chose. Elle est désormais “habitée”.

Lire aussi : “S’attacher à un robot, ce n’est pas sans danger”

Mais dès lors qu’on lui a donné vie, la poupée est également condamnée à mort, une mort mise en scène encore, la plupart du temps, par ses utilisateurs : elle est souvent remise dans le carton dans lequel elle a été livrée, avec ses premiers habits. Agnès Giard fait un parallèle entre l’entretien de cette poupée et le jeu Tamagotchi, l’objectif étant de la faire vivre le plus longtemps possible : combien de temps arriveront-ils à cultiver leur désir ?

En 2004, Agnès Giard demande à Kawamura Chikahiro, rédacteur en chef d’I-Doloid Petit, si le succès des love doll a un lien avec l’augmentation du nombre de célibataires au Japon. Sa réponse : “Non. Ceux qui décident de vivre avec une love doll ne le font pas pour remplacer une vraie femme, mais parce qu’ils sont fidèles à leur désir, à leur espoir. Ce sont les love doll qui les excitent.” Militant d’une vision positive de ces poupées, Kawamura décrit les avantages d’une love doll, par rapport à une femme : “On peut la manipuler, lui parler, lui faire l’amour quand on veut. Elle obéit parce qu’on la connaît si parfaitement qu’on peut se mettre à sa place.

Si l’on devait tirer le portrait-robot du doller, on pourrait dire qu’il est un “maniaque“, appartenant à la catégorie des “obsédés”, capable de rester enfermés chez lui de longues journées, pour réaliser des maquettes, des figurines, des déguisements, ou jouer aux jeux vidéo. Les doller sont tous “maniaques d’une chose ou d’une autre.”

Sexuadoll (Sekusadôru), manga d'Ishinomori Shotarô (1970-1972). L'histoire d'un célibataire déplaisant qui reçoit un carton d'origine inconnue, qui contient un robot femelle nu, chargé de reccueillir la semence des hommes pour la rapporter d'oû elle vient.

Sexuadoll (Sekusadôru), manga d’Ishinomori Shotarô (1970-1972). L’histoire d’un célibataire déplaisant qui reçoit un carton d’origine inconnue, qui contient un robot femelle nu, chargé de reccueillir la semence des hommes pour la rapporter d’oû elle vient.

L’image des love doll est apparue très tôt dans l’univers des mangas vers 1968. Les amateurs de mangas ont pu développé une grand affinité pour les femmes qui n’existent pas dans la vie réelle : “Les garçons de cette époque sont devenus des consommateurs qui vivent dans un monde virtuel. Ce pourrait être une cause possible de l’essor actuel des love doll,” résume l’historien Natsume Fusanosuke. Des individus vivant dans un cadre répressif auraient l’avantage de développer un mental d’autant plus puissant. Un doller témoigne : “Plus jeunes, nous rêvions de l’amour idéal, parce que les filles étaient inaccessibles. Adultes, nous sommes restés attachés à ce rêve impossible. Ce dont nous souffrons, finalement, n’est pas le manque de vraies femmes, mais l’excès d’imagination. Cet excès d’imagination rend le réel inutile. A quoi bon sortir ? Tout est déjà en nous.

Dans sa conclusion, le livre évoque que « s’il faut être deux pour se reproduire, c’est pour faire autre », comme l’a écrit François Jacob, auteur du livre Le jeu des possibles (1981). Or l’ « autre » conçu avec la love doll n’est pas issu de la reproduction : « L’autre, c’est celui qu’on espère devenir : fort, beau, immortel et heureux. »

Objet cathartique 

Impossible de parler des love doll sans aborder un point tabou, tant les photos de ces poupée sont parfois dérangeantes, en raison de leurs apparences enfantines. Agnès Giard le demande clairement aux fabricants qu’elle rencontre : la commercialisation de poupées avec de « si jeunes aspects » n’est-elle pas du encline à encourager la pédocriminalité ? L’un d’eux, Kodama, lui répond : au contraire, « grâce à nous, il y a plus de sécurité au Japon que dans les pays qui répriment les fantasmes au nom de la moralité. » Un autre fabricant, Takagi Shin, créateur de la firme Trottla qui vend des poupées âgées de moins de 12 ans, rappelle que les love doll ne sont pas régies par les droits de l’homme et qu’il n’a pas à répondre des actes de cerveaux malades. Sur les forums, encore, on lit que la poupée permettrait d’expulser les pulsions, qu’elle servirait d’outil cathartique et seraient même élevée au rang de véritables héroïnes dans la lignée des princesses de légende, transformées en offrande à des serpents géants.

Les poupées seraient des portes vers l’inconscient de leur propriétaire et feraient apparaître leur vraie nature, ou du moins leur nature dissimulée, honteuse, obscure : « Immolée à répétition – au fil de scénarios « pervers » qui voient le protecteur devenir le bourreau, puis le sauveur -, la poupée nettoit ses utilisateurs qu’elle aide à explorer leurs zones d’ombres. Objet de défoulement, instrument libérateur, elle est souvent représentée en proie à des tourments, entourée de pétales qui préfigurent son triste destin », explique l’anthropologue Agnès Giard dans son livre quasi encyclopédique sur ce sujet dérangeant, qui n’avait, jusqu’à aujourd’hui, jamais été sérieusement étudié en France.

Share: