Photo : Constant Anée.

[Je raconte ici les coulisses de mon article sur Isabelle Mège et sa collection, publié dans le magazine Fisheye en 2017. Pour le lire directement, cliquez ici ]

« Suite à votre portrait dans The New Yorker » C’était avec cet objet d’email, que je me suis décidée à contacter Isabelle. Entre le moment où je l’ai découverte dans le New Yorker, et le moment où je lui ai effectivement envoyé cette missive numérique, il s’est passé… quatre mois. Déjà, je ne comprenais pas pourquoi aucun média de l’Hexagone n’avait auparavant parlé de cette Française, qui s’était faite “portraitée” par une quarantaine de photographes plus ou moins connus (« les plus » étant des artistes comme Willy Ronis, Edouard Boubat, Dirk Braeckman ou encore Joel-Peter Witkin). J’ai imaginé Isabelle, refusant d’un revers de main les demandes d’interviews les unes après les autres, n’acceptant que celle du magazine réputé de l’intelligentsia new-yorkaise…

Mlle Isabelle M. Paris, 1991. Photo : Jean RAULT-

Le seul autre article que j’avais trouvé sur elle était signé d’un blogueur d’art du site du Monde, qui avait du rectifier son papier au rouge correcteur, suite à un courrier d’Isabelle soulignant les erreurs et imprécisions mentionnées. J’ai imaginé Isabelle intransigeante et pointilleuse. Je mourrais d’envie de la contacter, mais, pour être franche, j’avais peur.

Lui écrire, c’était prendre le risque d’un refus, d’autant que je ne savais pas encore à quel média j’allais le proposer (le grand dilemme des pigistes : qui de la poule ou de l’œuf, qui du média ou du sujet dira oui en premier). Pourtant, rarement je n’ai éprouvé autant l’envie de creuser une histoire que la sienne. Je ne me doutais pas, à cet instant, que cette quête durerait plusieurs mois, et que 300 mails plus tard, je la rencontrerai, elle, son mari, ses deux enfants, dans son joli pavillon à Dijon, un beau week end d’été.

« J’aimerais m’apercevoir à travers votre regard »

Isabelle aime la photographie, mais elle n’est pas photographe. Elle admire les photographes : elle reconnait leur génie, mais connait aussi leur problème d’égo, de reconnaissance et parfois… leur suffisance.

Pendant des années, Isabelle, jeune inconnue, travaillant à Paris en tant qu’assistante médicale dans un hôpital, s’était mis en tête de demander aux photographes qu’elle aimait, de la photographier nue : « J’aimerais m’apercevoir à travers votre regard », leur écrivait-elle. Ses courriers étaient enflammés, sans filtre, car Isabelle est du genre à dire sans pudeur son amour et son admiration aux autres.

Photo : Giorgia Fiorio

En janvier 2017, j’ai pris mon courage à deux mains et je lui ai écrit un email, lui aussi un peu enflammé, lui expliquant combien je trouvais son histoire fascinante : « la puissance de la collection que vous détenez et surtout la manière dont votre démarche inverse les rôles de l’artiste et de l’inspiratrice, la muse.» Mais il y avait autre chose.

Cela fait moi aussi trente ans que je voyais une collection photographique se construire : celle de mon père. Je l’ai mentionné à Isabelle : « Je suis toujours intriguée par ce qui pousse quelqu’un à collectionner (…) Pour moi, c’est presque un art à part entière. Je sais aussi à quel point chaque photographie représente une histoire personnelle pour le collectionneur : une époque de sa vie, un coup de cœur, un frisson, une obsession. »

Je voulais qu’elle comprenne que son histoire n’était pas juste un « bon sujet » pour une journaliste mais que pour moi, cela représentait beaucoup de pouvoir raconter son histoire. Elle a tout de suite accepté, sans se faire désirer, m’expliquant cependant qu’elle n’était pas pressée.

Alors, nous avons pris notre temps.

La liste

Photo : Dirk Braeckman, 1991.

Contrairement à mon père, Isabelle tient une liste toujours à jour et très précise des noms qu’elle a réussi à faire rentrer dans sa fameuse collection. La première fois que je l’ai lue, cette liste m’a donné le vertige. J’avoue que je ne connaissais que quelques noms sur 40 personnes citées, et je ne savais pas par quel bout commencer. Chaque nom sur ce papier était une histoire à part entière, mais il était impossible de tout raconter. Et puis, que dire aussi des absents ? Celles et ceux qui ont refuser, de manière plus ou moins courtoise, de participer à cette aventure : fallait-il les mentionner également ?

Pendant des mois, Isabelle m’a raconté, preuve à l’appui, toutes les tentatives, plus ou moins réussies, pour se faire photographier par ces artistes. Certaines anecdotes étaient fantastiques, alors même qu’aucun portrait ne pouvait les faire vivre : comme cette correspondance avec Mario Giacomelli, célèbre photographe Italien, qui refusa de la prendre en photo, non sans regret mais avec une réponse lui correspondant en tout point :

« Ma chère Isabelle, Je vois une grande sensibilité dans votre visage et dans votre corps mais je ne pourrais jamais vous photographier et cela me remplit de tristesse. Outre ma femme, j’ai une maitresse, les deux jalousissimes, ne veulent absolument pas que je photographie des femmes ainsi celles que je photographie sont uniquement de la famille.

Mais je vois vous serez contente néanmoins car tous les grands photographes vous photographient tout de même et le cadeau de ces images vous accompagnera tout au long de votre vie.

Je vous prie encore une fois de bien vouloir m’excuser pour cela Mario.»

Ou encore la réponse de Sophie Calle, tranchante. Isabelle lui avait fait parvenir la liste en rajoutant à la fin « Sophie Calle ? », ce à quoi l’artiste lui avait répondu : « Non, désolée Isabelle, je n’en ai pas envie. »

Le désir de qui ?

La Comtesse de Castiglione. Photo : Pierre-Louis Pierson

L’histoire d’Isabelle a résonné dans ma vie d’autant plus que je venais d’achever un livre passionnant (Chair à canons – Photographie, discours, féminisme, d’Abigail Solomon-Godeau) qui proposait entre autres réflexions une relecture féministe de la collection d’autoportraits de la Comtesse de Castiglione s’interrogeant sur les notions de désirs, féminins et masculins, concluant ainsi :

« En tant qu’artéfact vivant, la comtesse a tant assimilé le désir des autres qu’il ne reste plus de place, de langage ni de moyens de représentation réservés à ce que l’on pourrait appeler son propre désir. Dans ses implications les plus larges, l’héritage photographique de la comtesse de Castiglione – à la fois image et objet de désir – nous confronte à une question dont l’importance est en rapport à toute émancipation que les femmes peuvent aujourd’hui revendiquer : le désir de qui ?»

Se fondre dans l’univers du photographe

Gilles Cruypenynck, 1987

Au fur et à mesure que je décortiquais la collection d’Isabelle, je découvrais les univers si différents des photographes. Je réalisais aussi que, curieux hasard, certains photographes étaient aussi présents dans la collection de mon père, comme Joel-Peter Witkin, un photographe-plasticien à l’univers très sombre et étrange. Cet Américain s’était spécialisé dans la photographie de personne atypiques (déformées), avec des objets morbides (animaux morts ou matériaux de médecine légale).

Comment Isabelle s’y est-elle prise pour convaincre celui qui est plutôt habitué à photographier des corps difformes ou des bébés dans du formol de la photographier ? C’est simple : elle lui a envoyé trois tubes remplis de son sang. Culottée et intrépide. Certains disaient “folle”, je disais “géniale”.

Heureusement pour elle, à cette époque, Witkin voulait rendre hommage à Charles Nègre (célèbre photographe du XIXe siècle) et il a vu en Isabelle une occasion rêvée de reproduire une image de 1850, Étude d’après nature : nu allongé sur un lit dans l’atelier de l’artiste. Isabelle, très croyante, y a vu un signe de Dieu : “Joel-Peter voulait réaliser cette photographie, et grâce à Dieu, je ressemblais au modèle de Charles Nègre…” Witkin ajouta à Isabelle de faux talons pointus, et son portrait, réalisé en 1990, fut baptisé : Nègre’s fetishist.

La photo de Charles Nègre de 1850 :

La photo de Joel-Peter Witkin avec Isabelle, en 1990 :

Le réalisateur Jérôme de Missolz, décédé en 2016, avait réalisé une série de documentaire réuni dans un DVD sous le nom Le Corps Sublimé : le premier film montrait le travail du photographe tchèque Jan Saudek, le deuxième celui de Joel-Peter Witkin, le troisième était un film sur l’histoire d’Isabelle (I comme Isabelle) et le quatrième était une fiction rendant hommage à la photographe Francesca Woodman :

C’est finalement Isabelle qui rentra dans mon univers, en premier, plutôt que l’inverse, puisqu’elle et son mari m’ont rejoint à Lyon chez mon père : entre collectionneurs, ils avaient des choses à se dire, et surtout à se montrer. Isabelle, toujours si curieuse, semblait heureuse de voir d’autres images de ceux dont elle admire le travail. Et mon père ne s’est pas fait prier pour sortir tous les tirages de Braeckman, Saudek et Witkin…

Philippe Bazin

Quelques semaines plus tard, c’était à mon tour de découvrir sa maison, et surtout sa collection ! L’article du New Yorker décrivait son pavillon comme “un début de film de Michael Haneke” : je compris tout de suite pourquoi tant tout était si symétrique, minutieux. La collection d’Isabelle était rangée dans de grandes boîtes noires que nous avons pris plaisir, toutes deux, à ouvrir en discutant pendant des heures de telle ou telle prise de vue. Etrangement, très peu de ses portraits étaient accrochés au mur.

Je ressentis, après deux jours passés auprès d’Isabelle, que cette collection étaient pour elle une immense fenêtre sur l’extérieur, un prétexte extraordinaire pour communiquer avec des gens du monde entier et s’immiscer dans leur création. La collection est-elle finie ? Un collectionneur dira toujours que c’est la dernière… Jusqu’à la suivante.

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Aujourd’hui, une partie de sa collection est exposée pour la première fois à La Chapelle, à Clairefontaine-en-Yvelines, un lieu dédié à l’art contemporain.

C’est Eric Karsenty, rédacteur en chef de Fisheye, qui a accepté de publier cette histoire dans le numéro 25 de juillet-août 2017, titrant ainsi : “Isabelle. La femme aux 140 portraits”. Je le remercie encore de sa confiance et de me permettre de vous mettre ici à disposition l’article juste ici pour découvrir la collection d’Isabelle.

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