Dix ans après, la tuerie d’Utøya est adaptée au cinéma et sur Netflix. Lors de mon trip en Norvège en mars dernier, tout était là pour le rappeler. 

C’était le 22 juillet 2011. Je n’oublierai jamais les images prises par les hélicoptères arrivés sur les lieux du massacre, où l’on voyait ces gamins repêchés par les sauveteurs. Des jeunes qui ont préférés affronter l’eau glacée plutôt que de rester une minute de plus sur cette île.

Ce 22 juillet 2011, ce n’était pas juste “une tragédie”. Une tragédie, c’est quand il y a un incendie, quand quelqu’un meurt trop tôt ou dans un accident. Ce jour-là, des adolescents étaient coincés sur une île avec un homme armé déguisé en policier, les pourchassant pour les abattre un à un comme des animaux. L’horreur, donc, pas une tragédie. C’était une époque où nous n’étions pas “habitué” aux attentats, aux tueries de masse.

Mon travail consistait alors à recueillir ces images “brutes” envoyées par les agences de presse et à les monter rapidement pour une diffusion “breaking news” dans le journal de France 24. J’ai le souvenir de ces images qui tournent en boucle et d’une sorte de sidération générale. Comment peut-on s’en prendre d’une manière si cruelle à des enfants ?

Ces images m’ont hantée longtemps. Après ça, j’ai commencé à être un peu obsédée par l’envie de comprendre le meurtre de masse : qu’est-ce qui pousse un individu à tuer des gens que l’on ne connaît pas, à les tuer en grand nombre, de façon “spectaculaire” ? Le fanatisme politique et religieux. L’embrigadement psychologique : les sectes, les djihadisme… La haine : des femmes, des impurs, des militaires, des étrangers…

A travers les portraits photographiques des adolescents rescapés d’Utøya, réalisés par Andrea Gjestvang, j’ai compris la force de la résilience et combien il était important de montrer les cicatrices pour ne jamais oublier ce que l’Homme est capable de faire.

A travers les écrits laissés sur les scènes de crime ou l’étude sociologique de certaines tueries, je cherchais à savoir si la tuerie de masse était une nouvelle forme de violence liée à notre époque.

L’horreur adapté sur grand écran

Ce 22 juillet 2011, en découvrant ces images surréalistes à France 24, je me souviens que mon cerveau cynique de journaliste avait pensé : “un jour quelqu’un en ferait un film”. Et puis dix ans ont passé.

Je suis actuellement en Norvège au moment où j’écris ces lignes. J’ai parlé aujourd’hui à deux adolescentes pour demander mon chemin. Leurs visages juvéniles m’ont rappelé les adolescents d’Utøya. Plus tard, dans la journée, le bus s’est arrêté et j’ai vu cette affiche :


Utøya 22 (U-July 22) est un film adapté de la tuerie sorti en Norvège le 9 mars dernier. Il contient un plan séquence de 72 minutes, la durée réelle du cauchemar qui s’est déroulé sur l’île. J’en avais déjà entendu parlé sur Télérama : le film, projeté au 68e festival de Berlin, avait divisé les critiques et provoqué certains départs avant la fin de la séance.

Je peux comprendre que ce ne soit pas supportable à regarder. Parce que trop réel. Parce que trop proche encore de l’événement. Le réalisateur norvégien Erik Poppe, s’en est pourtant défendu : “Si ça ne faisait pas mal de regarder ce film, c’est qu’il serait trop tard.” Ici, pas de montage, pas de musique et le point de vue unique d’une jeune fille de 19 ans.

L’adaptation en série par Netflix

Dans l’avion pour venir en Norvège, je suis tombée sur une interview de l’écrivaine norvégienne et journaliste indépendante Åsne Seierstad, dans le magazine Scandinavian Traveler. Elle est l’auteure du livre “One of us: The Story of Anders Breivik and the Massacre in Norway”, sorti en avril 2015 et dont tous les bénéfices sont reversés aux associations de famille de victime de la tuerie d’Utøya. La reporter de guerre, très connue dans son pays pour avoir aussi couvert la guerre en Afghanistan ou en Irak, a écrit ce livre en recueillant les témoignages des rescapés de la tuerie.

Un passage de son interview m’a littéralement glacé : Anders Breivik, auteur de la tuerie, ayant entendu parlé du livre au moment où il était en cours d’écriture, a envoyé un courrier à la journaliste depuis sa prison, pour lui demander un exemplaire. Evidemment, il n’a eu aucune réponse. Mais le comportement en dit long sur la glorification que recherche peut-être ce type de tueurs et sur le problème incommensurable qu’ils semblent avoir avec leur ego.

Dans le film Utøya 22 d’Erik Poppe, le tueur n’est quasiment pas visible, puisque le parti pris du réalisateur a été de ne montrer les faits que du point de vue d’une seule des victimes. De même la photographique Andrea Gjestvang  a refusé de citer le nom du tueur tout au long de son projet photographique, se focalisant sur les rescapés.

Ce n’est pas le choix de Netflix qui prépare actuellement une série sur la tuerie norvégienne, réalisée par le Britannique Paul Greengrass à qui l’on doit la saga Jason Bourne ou encore Vol 93 (sorti en 2006) retraçant le Vol 93 United Airlines au moment des attentats du 11 septembre 2001. L’acteur Anders Danielsen tiendra le rôle d’Anders Breivik :

L’acteur norbégien Anders Danielsen tiendra le rôle d’Anders Breivik dans l’adaptation de Paul Greengrass pour Netflix de la tuerie d’Utøya de 2011

L’adaptation Netflix est basée sur le livre One of us et la journaliste Åsne Seierstad a été consultée pour la réalisation de cette fiction, qui devrait sortir sur la plateforme en mai prochain. Ce film semblait être prévu pour une projection lors du Festival de Cannes mais il semblerait que le festival de cinéma et la plateforme de streaming n’aient pas réussi à accorder leurs violons une fois de plus, cette année. Si la croisette n’est pas encore prête à accueillir les productions Netflix, le public, lui, ne boudera certainement pas les films à venir dont celui sur Utøya.

Dis ans après, le retrait des armes semi-automatiques

Lors de mon arrivée à Tromsø, j’ai rencontré Olivia, une Québecoise, tombée amoureuse de la Norvège et qui était sur le point de s’installer dans ce pays. Elle me racontait que suite à la tuerie de 2011, le pays avait décidé de retirer les jeux vidéo avec des armes. J’ai vérifié et en effet, certain jeux comme World of Warcraft, utilisés par Breivik pour ses préparatifs, avaient été retirés du commerce. Ils sont comme ça les Norvégiens dont le système carcéral est l’un des plus efficaces au monde. Mais plus utiles que d’interdire les jeux vidéo violents (je n’ouvrirais pas le débat là-dessus mais je ne pense pas que les jeux soient le problème) : la Norvège va surtout interdire les armes semi-automatiques, dix ans après la tuerie d’Utøya.

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