Projeté l’été dernier dans le off des Rencontres photographiques d’Arles, “Luminescences“* de Lucie Pastureau, est un film mêlant vie réelle -celles d’adolescents dans un service de santé- et vie rêvée. Une perle photographique qui prouve, une fois de plus, que l’adolescence, période si énigmatique, est une source d’inspiration inépuisable.

Ce projet a été réalisé en 2017 dans le cadre d’une carte blanche effectuée au sein du service de l’Unité de santé pour adolescent à l’Hôpital Saint Vincent de Paul de Lille. La photographe Lucie Pastureau, co-fondatrice du collectif Faux Amis et membre du studio Hans Lucas, a été accueillie, dans ce service, pendant cinq mois, environ deux jours par semaines. Difficile pour Lucie d’expliquer ce projet en deux mots. Elle s’y tente quand même :

“C’est complexe de présenter ce travail parce que le contexte est lourd : un lieu clos, hospitalier, hiérarchisé, dans lequel on vient avec une pathologie. Mais ce n’est finalement pas cela que j’ai choisi de mettre en avant.”

Texte de présentation de la photographe :

“Nous ne sommes pas ici dans un lieu ordinaire mais dans un accueil médical pour adolescent. Ce n’est pas du soin qu’il s’agit ici, ni de maladies, mais bien plus du développement des corps, du déroulement du temps dans ce huis-clos qui vient se frotter à cet autre temps qu’est celui de l’adolescence. Observer comment ce corps éprouve cette temporalité : accueillir ou non l’ennui, marquer ce temps ou bien s’en abstraire, le corps que l’on retient encore dans l’enfance, la féminité que l’on découvre… 

L’adolescence comme une luminescence, un moment surnaturel puisque ouvert à tous les possibles. Passer du positif au négatif comme on irait voir ce qui se trame sous la peau. Ou bien faire comme ces enfants qui s’amusent à retourner l’image (le verso) en pensant qu’on pourrait y trouver le dos d’un personnage qui est photographié de face.”

“Luminescences” de Lucie Pastureau / collectif Faux Amis

Les rencontres que j’ai pu faire là bas ont été très fortes, explique Lucie Pastureau qui revient sur son travail aujourd’hui. J’ai passé beaucoup de temps avec les jeunes, à jouer aux cartes, à colorier, à discuter, à me faire coiffer ou poser du vernis.. et puis aussi beaucoup de temps à ne rien faire à leur côté. Je suis allée à leur rencontre et ils m’ont accueillie avec confiance. J’ai été marquée par leur maturité, leur singularité, comme si le fait de se retrouver dans ce lieu, loin de leur milieu, de leurs proches, coupés des réseaux sociaux et amicaux, la faisait resurgir.”

Lucie continue : “Je ne peux pas parler d’une rencontre de manière globale, chaque rencontre a été en fait singulière et a été rythmée ou non par la photographie. Je ne pensais pas pouvoir photographier leurs visages, et cela s’est imposé très vite à moi, avec une sorte d’urgence : C. m’a demandée de la photographier, elle s’est préparée pour moi, a revêtu sa robe léopard. C’était une des premières fois qu’elle se faisait vraiment photographier, et cela a agit comme un soubresaut.”

Essai de poésie, tiré du projet Luminescences :

Photographie moi comme un mannequin dit-elle, le léopard

en deuxième peau

C’est quand elle a fermé les yeux que je l’ai vue

la lumière tapie qui irradie, la peau translucide devenue

les ailes déployées

(…)

Pas les visages me dit-on,

et puis leurs yeux qui m’accrochent, leurs joues qui se tendent

les yeux entreclos pour mieux s’entrevoir

Des yeux qui mangent les visages

Regardez comme j’existe

et comme ça me démange.

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Luminescences, de Lucie Pastureau

Lucie attentait le plus souvent que ce soit les adolescents qui viennent vers elle pour lui demander de les photographier. Certains sont venus rapidement, d’autres plus lentement, d’autres jamais. Toutes les images étaient affichées dans la salle commune et chacun (soignant comme patient) pouvait venir les regarder.

“Les retours que j’ai eu sur le travail ont été très positifs. Ils ont en général été touchés et marqués par notre rencontre, comme je l’ai été moi aussi en retour. Lors du repas de clôture de la résidence, deux jeunes filles ont lu mon texte (le poème) avec beaucoup de justesse et d’émotion. La plupart des jeunes que j’ai rencontrés sont sortis de l’hôpital et sont sur la voie de la guérison. Je leur souhaite une route longue et belle.”

Lucie Pastureau n’a pas encore tout dit sur ce travail et réfléchit à, pourquoi pas, à un travail d’édition autour de la “matière” qu’elle n’a pas encore exploitée de ce projet. Elle souhaiterait aussi pouvoir réaliser un deuxième volet. Dans un autre lieu ? En suivant certaines des filles à leur retour chez elles ? Lucie se laisse le temps, et reste ouverte au champ des possibles.

* “Luminescences” a été coordonné par Guillaume Darchy et réalisé dans le cadre d’une résidence Culture Santé, avec les patients et soignants de l’Unité de l’Adolescent de l’hôpital Saint-Vincent de Paul à Lille. En partenariat avec l’Ars et la DRAC Hauts-de-France.

Luminescences de Lucie Pastureau

 

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