Theresa* est arrivée sur l’Aquarius le 23 juillet 2017, avec son t-shirt rose. Marcella, coordinatrice pour MSF, l’a accueillie chaleureusement, comme à son habitude, et l’a aidée à enlever son gilet de sauvetage avant de l’accompagner dans le “shelter (“le refuge”), un endroit sur le bateau réservé aux femmes et aux enfants, et interdit aux hommes. Un lieu où les équipes de l’Aquarius (SOS Méditérranée et MSF) font tout pour qu’elles se sentent en sécurité. Elles seront 80 femmes et dix enfants dont trois bébés à dormir ici pendant deux jours. Elles devront se serrées les unes contre autres pour dormir par terre. Certaines ne sortiront pas trop du refuge, hormis pour aller aux commodités. D’autres au contraire, iront voir leur mari sur le pont du bateau, pour qu’il voit leur bébé, ou iront discuter avec d’autres jeunes hommes de leur âge.

Après avoir passé plusieurs heures sur le bateau des garde-côtes italiens, Theresa monte à bord de lAquarius. Le 23 juillet 2017.

Theresa monte à bord de l’Aquarius, le 23 juillet 2017.

Marcella, coordinatrice de MSF, invite Theresa à rentrer dans le “shelter”, le lieu réservé aux femmes et aux enfants dans l’Aquarius.

Theresa découvre le lieu où elle va passer deux jours sur l’Aquarius, avec les autres femmes.

PLEASE STOP PRAYING

Le bateau pneumatique que Theresa avait pris la veille avec près de 150 personnes, avait navigué de nuit. Il y a quelque chose qu’on n’imagine pas en regardant que des photos ou des vidéos c’est à quel point la mer, de nuit, avec la nouvelle Lune (obscurité totale, c’est le moment où il y a le plus de bateaux de migrants lancés en mer), est effrayante. Le noir total, rien à l’horizon, et juste les étoiles au-dessus de sa tête. Sur l’un des dessins que les femmes ont réalisés sur l’Aquarius, on peut lire “Please stop praying !” : selon une superstition, il ne faut pas prier  sur un bateau en mer. Certains priaient quand même, terrifiés, les autres leur suppliaient d’arrêter.

Sur le dessin de cette jeune femme, un bateau, plus que plein où l'on peut lire "Please stop praying" ou encore "we are tired".

Sur le dessin de cette jeune femme, un bateau, plus que plein où l’on peut lire “Please stop praying” ou encore “we are tired”.

Un groupe de jeunes femmes, juste après avoir embarqué sur l’Aquarius.

Les deux jeunes femmes ont fait le trajet ensemble, depuis la Libye. Elles ont 21 et 20 ans. La plus jeune qui a peur de l’eau, est réconfortée par la plus âgée, sa “sista”.

REPRENDRE DES FORCES

Les passagers ont été sauvés en mer, au large de la Libye, par les gardes-côtés italiens puis transférés sur l’Aquarius. Theresa, 23 ans, ne pouvait pas mettre le jogging qui était distribué dans le kit de sauvetage à leur arrivée car il était bien trop grand pour elle. Elle a gardé son pantalon qu’elle portait depuis la Libye. Elle n’a pas mangé le BP-5, un biscuit très énergétique, équivalent en calories d’un repas complet, distribué à chaque personne à l’embarquement, car elle n’aimait pas le goût. Le lendemain, elle n’aimera pas non plus le plat d’«Adventure food” qui sera distribué 24h plus tard. Elle voudrait manger le plat qu’elle cuisine au Nigéria, le pays d’où elle vient. Ses copines de voyage lui disent pourtant que même en Italie, elle ne pourra pas manger ce qu’elle veut et qu’il lui faut reprendre des forces. Theresa demande s’il y a des jus de fruits en Italie. Elle semble épuisée mais garde ses forces en ne sortant pas trop du refuge.

La veille de l’arrivée à quai, beaucoup veulent savoir s’il y a des camps pour migrants en Italie ou si les réfugiés sont bien traités en France. Elles ne savent pas du tout où elles arrivent, ni quel pays européen est le plus accueillant, mais elles savent au moins que la Libye est derrière elle. Le soulagement est partagé par chacun sur le bateau. Hommes et femmes.

Dans le refuge, les femmes discutent de la Libye qu’elles ont fuie. Certaines étaient “enfermées” dans des maisons où elles n’avaient aucune liberté. Elles étaient obligées d’être voilées, des pieds à la tête si elles voulaient sortir dans la rue. Si elles n’obéissaient pas aux ordres, elles étaient battues. “Si un homme veut coucher avec toi et que tu refuses, il te tape où te tue. Certaines de mes amies ont été violées, devant leur mari. On entendait des bruits de rafales de balles tous les jours, autour de la maison. C’était notre quotidien en Libye,” raconte l’une d’elles qui a réussi à s’échapper de ce qu’on peut appeler des prisons pour femmes. Que font les autorités libyennes ? “En Libye, tu sais, la “police”, c’est elle qui te kidnappe.

Une jeune femme de 20 ans dessine dans le refuge, pour passer le temps, le lendemain de son sauvetage en mer.

Theresa, elle, attend son mari qui doit la rejoindre en Italie par bateau. Comme elle, il devra prendre le canot de misère, en espérant que les sauveteurs arrivent avant qu’il ne soit trop tard. Theresa, la maligne, a écrit soigneusement sur mon carnet deux numéros de téléphones, que je pensais être les siens. Il s’agit en fait des contacts de ses deux sœurs restées au Nigéria, qui n’ont toujours pas de nouvelle d’elle et s’inquiètent énormément. Ses sœurs savent désormais que Theresa est bien arrivée en Italie, mais elle attendent toujours son appel. Derrière chaque réfugié, il y a une famille qui s’inquiète et qui parfois n’aura plus jamais de nouvelle de sa sœur, de son frère, de son mari, de ses enfants… Sur le bateau, quelques rescapés ont avec eux un téléphone portable mais souvent plus de batterie ni de crédit pour appeler. Certains demandent discrètement aux équipes du bateau s’ils peuvent passer un coup de fil à leur famille.

Juste après leur embarquement, Marcella, coordinatrice de MSF, redistribue les téléphones portables aux rescapés.

A leur arrivée au hotspot de Pozzallo, en Italie, ils pourront prendre un douche, se laver les dents et on leur donnera un carte téléphonique pour passer des appels. C’est en tout cas ce qu’on pu observer deux personnes de MSF, que se sont rendus dans le hotspot pour voir les conditions d’accueil des personnes qui venaient de débarquer en Europe. Pour l’un des sauveteurs de SOS Méditérannée, ces personnes ne sont pas des “migrants” (d’ailleurs, personne, ni SOS ni MSF, ne les appelle comme cela sur le bateau) : “Pour moi ce sont des survivants.

Les filles attendent leur tour pour débarquer en Italie, à Pozzallo. 25 juillet 2017.

Theresa, à droite, attend de poser un pied à terre en Italie. Pozzallo, 25 juillet 2017.

*Son prénom a été modifié.

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