Dans l’excellent documentaire “Je ne suis pas votre nègre (“I Am Not Your Negro”), le cinéaste haïtien Raoul Peck, ancien ministre de la culture à Port-au-Prince, revisite l’histoire des luttes contre la ségrégation raciale aux Etats-Unis à travers les mots de l’écrivain noir américain James Baldwin. Le film retrace les combats pour les droits civiques notamment en revenant sur trois figures incontournables de cette époque : Martin Luther King Jr., Medgar Evers (membre de la National Association for the Advancement of Colored People) et Malcolm X, tous morts assassinés entre 1963 et 1968.

L’agent littéraire de James Baldwin, avait demandé d’écrire l’Histoire de l’Amérique à travers le portraits de ces trois héros, tous amis de l’écrivain, mais en réponse, Baldwin écrit une lettre de trente pages pour expliquer pourquoi ce projet baptisé Remember This House lui semblait impossible à réaliser car trop douloureux. C’est ce manuscrit inachevé qui est retranscrit ici à l’écran : plusieurs fois primé, composé d’archives finement amenées et de nombreux extraits de cinéma, ce film littéraire (dont la voix est portée par Samuel L. Jackson, pour la version originale et par JoeyStarr pour la version française) émeut par sa poésie, son engagement radical et son ton dépouillé de toute hypocrisie sur ses années sanglantes. Il dénonce, entre autres, l’influence insidieuse d’Hollywood et de ses héros blancs, dénonçant un racisme à la fois culturel et structurel.

«L’Histoire des nègres en Amérique, c’est l’histoire de l’Amérique. Ce n’est pas une jolie histoire. »

https://dailymotion.com/video/x5jkq2e

Parmi ces histoires “pas jolies”, celle de ceux qui ont lutter contre l’intégration, avec ces images d’élèves noirs escortés par les autorités aux portes de lycées ségrégationnistes (“réservés aux blancs”), sous la huée de meutes haineuses : “Dieu pardonne le meurtre, il pardonne l’adultère, mais il est furieux contre les acteurs de cette intégration“, assène une ménagère américaine, sans sourciller.

Et puis, il y a Dorothy Counts, cette figure incroyable de courage, première étudiante noire admise au Harding University High School, que l’écrivain découvre grâce à une photo placardée sur tous les kiosques parisiens. Un cliché de Douglas Martin, qui remporta le World Press Photo en 1957 :

Dorothy Counts, 15 ans, se rend à l’école, entourée d’une foule qui l’injurie, lui crache dessus alors qu’elle se rend en classe à Charlotte, en Caroline du Nord.

“La fierté, la tension et l’angoisse se lisaient sur le visage de cette fille alors qu’elle approchait du temple du savoir, les sarcasmes de l’Histoire dans son dos. Cela m’a rendu furieux, cela m’a rempli à la fois de haine et de pitié. J’ai eu honte. L’un d’entre nous aurait dû être là avec elle.(James Baldwin)

Photo : Don Sturkey

Après quatre jours de harcèlement intensif, ses parents décident de la retirer du lycée.

“Mon père m’avait avertie et me disait : ‘Souviens toi de tout ce que tu as appris, garde la tête haute. Tu n’es inférieure à personne’… Je me rappelais de tout ça quand j’arrivais dans le lycée, je me disais que oui, c’était mon droit. Je faisais la bonne chose.” (Dorothy Counts)

Photo : Stan Wayman.

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