Censuré à sa sortie, étiqueté comme “scandaleux”, le film de Jacques Rivette Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, sorti en 1967, avec Anna Karina, ne remet pas en cause de la foi, ni de la religion. Il interroge la justification de la vie au couvent. Une critique des institutions religieuses et de l’extrémisme religieux, plus que la religion elle-même.

Ce film, qui est l’adaptation du roman de Diderot, La Religieuse, publié à titre posthume en 1796, raconte la vie de Suzanne dont les parents la forcent à entrer en religion contre son gré. Non qu’elle n’a pas la foi mais plutôt qu’elle n’a pas envie de passer sa vie dans un couvent. Elle est confrontée notamment à trois mère supérieures, représentant trois direction extrêmes que peut prendre la vie claustrale.

Quand à la sortie de son film un journaliste demande au réalisateur de la Nouvelle vague, Jacques Rivette s’il aime le scandale, il répond : “Tout oeuvre d’art essaye d’être une oeuvre qui provoquera le spectateur, en le poussant dans ses retranchements. Nous n’avons pas du tout cherché le scandale mais à mettre sur pellicule un sujet qui soulève tout un tas de questions passionnantes.

Les trois actes centraux décrivent différents types de relation entre Suzanne Simonin et ses mères supérieures : d’abord la compassion et la bonté, puis le sadisme et l’intolérance et enfin l’attirance et la sexualité.

Religieuse, La (1965) / Suzanne Simonin, La Religieuse De Denis Diderot
Rome-Paris-Films / The Kobal Collection

Le livre de Diderot s’inspire de la vraie vie de Marguerite Delamarre, mise de force au couvent à l’âge de 3 ans par ses parents n’assumant pas cet enfant illégitime. L’auteur s’inspire aussi très certainement de la vie de sa sœur, morte folle dans un couvent.

Voici les dernières lignes du livre de Diderot, les plus souvent citées. Désespérée, dans son couvent, Suzanne Simonin écrit au marquis de Croismare pour solliciter son aide :

“Cependant si le marquis à qui l’on accorde le tact le plus délicat, venait à se persuader que ce n’est pas à sa bienfaisance, mais à son vice que je m’adresse, que penserait-il de moi ? Cette réflexion m’inquiète. En vérité, il aurait bien tort de m’imputer personnellement un instinct propre à tout mon sexe. Je suis femme, peut-être un peu coquette, que sais-je ? Mais c’est naturellement et sans artifice.”

Jacques Rivette a cependant modifié la fin dans son film : la Religieuse jouée par Anna Karina, finira par se suicider. Avant d’être adaptée au cinéma, l’oeuvre de Diderot avait été mise en scène au théâtre Studio des Champs-Elysées, en 1963, mise en scène par Jacques Rivette et Jean Gruault, sous la direction de Jean-Luc Godard, et déjà avec Anna Karina. Personne n’est choqué, lors des représentations, qui ne rencontrent d’ailleurs pas un grand succès.

CENSURÉ MAIS PROJETÉ À CANNES

Sous la pression des parents d’élèves et des religieuses, qui écrivent en 1965 au ministère de l’Information, le film est alors interdit aux moins de 18 ans en mars 1966 par la commission de contrôle. Quelques jours plus tard, le secrétaire d’Etat à l’Information, Yvon Bourges, interdit la distribution et l’exportation du film, pour qui « ce film est de nature, en raison du comportement de quelques personnages comme de certaines situations, ainsi que de l’audience et de la portée spécifique d’un film commercialement distribué, à heurter gravement les sentiments et les consciences d’une partie de la population. » Pour lui, la sortie du film risquerait de menacer l’ordre public.

De nombreuses personnalités dénoncent cette censure. Jean-Luc Godard publie une tribune dans le Nouvel Obs, adressée à André Malraux, qu’il qualifie de “Ministre de la Kultur“. Il critique la censure, cette “gestapo de l’esprit” :

“Rien d’étonnant à ce que vous ne reconnaissiez plus ma voix quand je vous parle, à propos de l’interdiction de Suzanne Simonin, la Religieuse de Diderot, d’assassinat. Non. Rien d’étonnant dans cette lâcheté profonde. Vous faites l’autruche avec vos mémoires intérieures. Comment donc pourriez-vous m’entendre, André Malraux, moi qui vous téléphone de l’extérieur, d’un pays lointain, la France libre ?”

Le producteur Georges de Beauregard collecte les signatures d’intellectuels sur un texte devenu symboliquement le «Manifeste des 1789» : « C’est contre l’atteinte à la liberté d’expression et au droit des Français à ne pas être traités en mineurs que protestent les signataires qui suivent… » Une grande manifestation est ensuite organisée, suivie par des nombreux professionnels du milieu et aboutissant à un débat sur le thème “Cinéma et liberté d’expression“.

Les Cahiers du cinéma titrent “La Guerre est déclarée” ; L’Humanité parle d’une “grave atteinte à la liberté d’expression” et dénonce “le fait du prince” ; le Canard Enchaîné parle d'”Inquisition” et le Nouvel Observateur dénonce la collusion entre une Eglise obscurantiste et un pouvoir politique répressif.

Le ministère de la culture n’interdit cependant pas la projection du film au Festival de Cannes en 1966. Un an plus tard, l’interdiction est levée pour “vice de forme”. Une décision confirmée par le Conseil d’Etat en 1975. Dès 1967, le film reste interdit aux moins de 18 ans mais peut désormais sortir en salles.

 

DOSSIER “Le cinéma qui dérange”, épisodes précédents : 

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