#2 Le cinéma qui dérange : L’Enfer

C’est sûrement, dans l’histoire du cinéma français, le film inabouti le plus mythique. L’Enfer, du réalisateur Henri-Georges Clouzot – le “Hitchcock français”- annonçait tout dans son titre. Inachevé, ce film reste désormais une légende, notamment car en 2009 les boîtes contenant les bobines du tournage ont pu être rouvertes…

Dans les rôles principaux, deux stars de l’époque : Romy Schneider et Serge Reggiani. À l’époque, Clouzot avait déjà réalisé Le Corbeau (1943), Quai des Orfèvres (1947) et Les Diaboliques (1955). Le réalisateur revient au cinéma après quatre ans d’absence. Le titre va changer plusieurs fois : d’abord Du fond de la nuit, puis La Ronde pour devenir enfin Inferno (L’Enfer). Le film sera tourné en français et en anglais. Le tournage ne durera pas plus de trois semaines et s’arrêtera brutalement suite aux graves problèmes de santé de l’acteur Reggiani (on parle de la « fièvre de Malte » ou bien encore d’une dépression) et du réalisateur lui-même qui fit un infarctus, signant ainsi l’arrêt brutal et définitif du projet. 

LA BEAUTÉ ASSASSINÉE 

 L’Enfer est l’histoire de Marcel, un homme maladivement jaloux, persuadé que sa femme, Odette, avec qui il gère un petit hôtel dans le Cantal, le trompe. Aussi bien avec des hommes -Martineau, le bellâtre garagiste du village ou Julien, le bon copain- qu’avec des femmes -Marylou, la « copine » aguicheuse d’Odette jouée par Dany Carrel-. A chaque fois que Marcel a ce genre de pensées, l’univers autour de lui se déforme. La réalité laisse place à des visions hallucinatoires. La folie s’empare peu à peu du cerveau de Marcel… Jusqu’à lui faire commettre l’irréparable. “La beauté qu’on assassine, il n’y aurait rien de plus beau », disait Catherine Breillat. Dans le scénario final, les scènes réelles du quotidien sont filmées en noir et blanc, et les visions et fantasmes de Marcel en couleurs. 

« C’est une histoire de jalousie pas fondamentalement passionnante. Je pense que le film n’aurait eu d’intérêt que si les fameux essais avaient permis d’aboutir à une chose tout à fait inédite, tout à fait extraordinaire, une nouvelle façon de traiter les images, de filmer. Un nouvel univers plastique », expliquait Bernard Stora, stagiaire à la réalisation du film, des propos qu’on peut retrouver dans le magnifique livre Romy dans l’Enfer, de Serge Bromberg (éditions Albin Michel et Lobster).

« Il est relativement facile de faire comprendre au public qu’un personnage pouvait avoir dix obsessions, mais qu’on ne fait pas partager ces obsessions en deux heures parce que ce personnage a mis dix ans pour les vivre », disait Henri-Georges Clouzot.

L’INSTABILITÉ EN IMAGES

Clouzot était très intrigué par les techniques utilisées dans le documentaire Image du monde visionnaire, d’Henri Michaux, réalisé par Eric Duvivier et illustrant les visions hallucinatoires sous mescaline. L’un des procédés, rebaptisé « cinhéliophore » (venant de l’Héliophore de Louis Dufay) consiste à saupoudrer des dessins de Michaux et à faire bouger la lumière autour. Clouzot veut tester la même technique mais sur l’humain, sur un visage. Les essais sont concluants. Pour Clouzot c’est une révélation. Il prend Eric Duvivier comme consultant pour L’Enfer.

Une équipe très réduite du film part en février 64 filmer l’exposition « Formes nouvelles » au Musée des arts décoratifs, où sont exposés des artistes cinétiques. Clouzot tentera de transposer cet art au cinéma. Il demandera à deux artistes du mouvement cinétique (Joël Stein et Jean-Pierre Yvarral) de superviser les essais visuels. Les producteurs de la Columbia, voyant les essais de Clouzot, lui accordent ce qu’ils avaient accordé l’année précédente à Stanley Kubrick pour Docteur Folamour, un budget illimité, rêve de tout réalisateur.

« Nous avions la sensation qu’il ne comprenait pas très bien ce qu’on faisait et pourquoi on le faisait. Et il avait l’impression que l’on pouvait aller beaucoup plus loin et que de notre part, c’était vraiment s’arrêter trop tôt. Il y avait donc une tension, mais une tension qui n’était rien à côté de celle que subissait les comédiens. » Joël Stein

Clouzot, monstre sacré très respecté, est autoritaire, minutieux. Il sait exactement ce qu’il veut. Il s’entoure des meilleurs pour les décors, le son, le maquillage. Chaque plan est auparavant dessiné avec une précision extrême. Rien n’est laissé au hasard. Clouzot tente de faire perdre son accent à Romy Schneider, sans y parvenir. Les essais de costumes et d’accessoires et les effets visuels sont sans fin. Et tout cela avait lieu dans le plus grand secret. Personne d’autre que ceux présents en plateau ne savait ce qui se passait en tournage. Parfois, Romy partait sur des coups de colère : « Non, je ne veux pas faire cela, tu m’emmerdes, je l’ai déjà fait », raconte Lan Nguyen, deuxième scripte du film. « C’était des scènes assez démentielles, ils étaient drôles, c’était en permanence ‘la mégère apprivoisée‘. Enfin, un petit peu. »

D’autre part, Clouzot, qui a réunit toute l’équipe du film dans un même hôtel pendant le tournage, contrôle tout. Et comme il est insomniaque, il ne laisse dormir personne et n’hésite pas à réveiller des techniciens en plein milieu de la nuit pour discuter technique ou scénario.

« Lors de ces essais, je me rendis compte que Clouzot était le metteur en scène le plus difficile que j’ai jamais rencontré. Difficile, pas dans un sens négatif ! Cet homme ne se dit jamais satisfait, c’est un perfectionniste, qui veut que chaque ton, chaque éclairage, chaque geste soit exactement, à la plus petite nuance près, tel qu’il se l’est imaginé auparavant. Je me demandais : « Comment supporteras-tu dix-huit semaines de tournage avec Henri-Georges ?«  Romy Schneider

Le 7 juillet 1964, l’acteur principal, Serge Reggiani, est hospitalisé d’urgence au cours du tournage, la première fois pour des symptômes dépressifs. Il revient sur le plateau mais très diminué. Il ne tournera quasiment plus. On parle de le remplacer, on évoque Trintignant. Fatigue de l’équipe, un acteur affaibli… le film est de plus en plus mal engagé.

Les circonstances de l’infarctus de Clouzot restent aujourd’hui encore assez floues sur la date exacte et les témoignages des circonstances de l’incident diffèrent. Est-ce que l’état de Reggiani a provoqué le stress de trop pour Clouzot ? Pour l’assistant chef opérateur, William Lubtchansky, l’infarctus s’est produit alors qu’il tournait une scène, sur une barque, avec Romy Schneider et Dany Carrel. Une scène d’amour lesbien :

« Les deux femmes devaient s’embrasser pendant des heures. Il faisait très chaud. Nous devions être à 3 ou 4 mètres lorsque d’un seul coup, plein de gens se sont précipités, et Clouzot a fait un infarctus, » raconte William Lubtchansky.

Costa Gavras était l’assistant de Clouzot aux moments des préparatifs, mais pas sur le tournage. Selon lui, « on peut penser que si L’Enfer n’a pas été fait, cela fait partie de l’énigme Clouzot. Il y a un mystère L’Enfer, comme il y a un Mystère Picasso, comme il y a d’autres mystères Clouzot.« 

SUR LES TRACES DE L’ENFER

En 2005, Serge Bromberg, fondateur de la société Lobster Films, qui édite et restaure de nombreux films anciens et classiques, effectua des démarches qui lui ont permis, notamment grâce à Inès Clouzot, veuve du réalisateur, d’ouvrir les bobines du film et de les restaurer :

“Ce que nous avons découvert sur les écrans et que personne n’avait vu depuis 1964, était si incroyable que je suis sorti de cette séance avec la conviction que ces images étaient encore plus formidables que la légende qui les avaient précédées.”

Il faut comprendre que les images de ce film avaient été “bloquées” pour des raisons juridiques et consignées (sans consultation possible) aux Archives françaises du film. Tout cela à cause d’un conflit juridique entre Clouzot et sa société d’assurance.

Serge Bromberg retrouva les principaux témoins de ce tournage pouvant faire parler ces images. Il en réalisera un film (L’Enfer d’Henri-Georges Clouzot, sorti en 2009) et un livre (Romy dans l’Enfer, cité plus haut).

DOSSIER « Le cinéma qui dérange », autres épisodes : 

Une réflexion sur “#2 Le cinéma qui dérange : L’Enfer

  1. Tiens, j’ai vu, deux fois, L’enfer de Chabrol, avec Emmanuelle Béart et François Cluzet, sans jamais savoir que c’était un « remake » d’un film (inachevé) de Clouzot. Il faudra que je vois l’original, ne serait-ce que pour Romy Schneider et Serge Reggiani.

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