Le baiser au formol de Joel-Peter Witkin

Son univers est noir. Très noir. Ce n’est pas seulement une fascination pour l’étrange : c’est une obsession morbide, la recherche perpétuelle de « freaks » et de morceaux de cadavres pour composer des tableaux mortifères. Le photographe américain Joel-Peter Witkin, 77 ans, est devenu maître dans l’art de sublimer la mort en photographie. 

En 1994, dans le documentaire Joel-Peter Witkin – L’image indélébile*, le réalisateur Jérôme de Missolz a suivi le photographe américain pendant un an, à différentes étapes de ses travaux : de ses castings, à la fabrication des décors, jusqu’aux séances de photos. Au début du film, on nous met tout de suite dans le bain : le photographe dégote le cadavre d’un cheval, dont il va demander à ne garder que la tête. On le voit ensuite passer des heures à dépecer un bout de son museau, lui coller du raisin autour de l’œil (pour que ce soit plus « symbolique »). Les séquences sont à la limite du soutenable mais le plus troublant est de voir ce photographe fasciné par ce morceau de cadavre qu’il essaye de rendre beau : il dit vouloir obtenir un « cheval surnaturel » :

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Ces castings ont parfois un air de cour des miracles. Witkin cherche le spécial, l’atypique, le déformé… Il déteste le mot « freak » et dit qu’il ne se sert pas des gens mais qu’ils travaillent avec eux. Il insiste : ce qu’il fait, « personne d’autre ne le fait ». Il est unique. Et méticuleux. Avec Witkin, le diable est dans le détail. Quand la séance photo ne lui convient pas, il dit à son assistant qu’il prend à l’écart, de remercier le modèle, de lui dire qu’elle a été très bien. Il ne veut surtout pas que la femme qui a posé pense qu’elle « l’a déçu ».

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Un santo oscuro, 1987. Un homme victime de thalidomide, un médicament anti-nauséeux qu’on donnait aux femmes enceintes dans les années 50-60, qui provoquait de graves malformation congénitales. Le modèle n’a ni jambes, ni bras, ni oreilles, ni paupières. Joel-Peter Witkin, catholique et très croyant, lui fait prendre une pose de saint en référence aux peintures espagnoles du XVIIIe siècle, où les ecclésiastiques prennent des poses de martyrs. Le photographe se souvient :

« Il m’a demandé, avant la séance d’en faire un être humain. »

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Sa principale source d’inspiration est l’art classique. Il passe des heures et des heures, le nez plongé dans des livres d’art, à griffonner, dessiner, souligner, noter. Il vénère Francisco de Goya qui pour lui est le peintre « de la chair ». Sur les négatifs de ses propres mises en scènes, il déforme, là encore, en grattant, déchirant, brûlant. Pour lui, le négatif photo est point de départ :

« […] je veux imposer ma main, ma signature sur l’oeuvre photographique. Je veux que les gens sachent que je n’ai aucun lien avec « le moment décisif ». Le négatif photo est un point de départ pour moi. Je suis un tireur autant qu’un photographe. »

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Le Baiser (Le Basier), 1982, Nouveau Mexique. Dans le documentaire de Jérôme de Missotz, le photographe revient sur l’une de ses œuvres les plus connues :

« C’était dans une boîte. Quand je l’ai ouverte, j’ai vu avec surprise une tête coupée en deux, pour que les étudiants en médecine puissent observer l’intérieur du visage. J’étais sensé leur rendre après, ce que j’ai fait sous 24h. J’ai pris une photo, « The history of Spain », que je n’ai jamais tirée parce que j’avais travaillé dessus toute la nuit et ce que j’avais fait ne m’excitait pas […] Mais au moment où j’ai pris le spécimen pour le remettre dans la boîte, j’ai collé les lèvres et c’était comme si le cadavre s’embrassait. » 
Le Baiser (The Kiss), 1982 de Joel-Peter Witkins.

Le Baiser (The Kiss), 1982 de Joel-Peter Witkin.

Au micro d’Amaury Chardeau, pour France Culture, Witkin, le « trompe-la-mort« , revient encore sur cette image. « Les gens ne la voient pas comme une tête coupée en deux : ils voient plutôt une métaphore, un symbole. Une forme de vie plus profonde. » La légende dit que petit, Joel-Peter Witkin aurait été témoin d’un accident de voiture, et qu’il aurait vu la tête d’un enfant rouler à ses pieds. Un mythe ? L’explication de son attrait pour les matières putrides ?

« Des gens disent que mon travail est morbide. De fait la mort fait partie de la vie. Ce que je veux exprimer, à travers ses images, c’est que la mort est la fin de la vie, mais pas de l’existence. Je suis très croyant et je pense que notre temps sur terre doit être un temps de moralité, » conclut le photographe américain.

ALLER PLUS LOIN

Une réflexion sur “Le baiser au formol de Joel-Peter Witkin

  1. A propos du « Baiser » de Joel-Peter Witkin : en juillet 1983 alors que je travaillais à San-Francisco depuis 2 ans, et qu’entre autres je photographiais The Sisters of Perpetual Indulgence dans leurs actions politico-théâtrales, je découvrais à la Galerie Frankael les photos de Witkin ; dans une petite salle, un quinzaine de photos dont Le Baiser : peu onéreux, 500 dollars ! Pas un point rouge … Dans deux autres grandes salles, sur les cimaises, des sérigraphies de la Chaise électrique de Warhol, image déclinée dans toutes les couleurs dont les plus suaves, ce qui lui ôtait toute sa force mais même à 11 000 dollars pièce, tout était vendu (un assistant me déclara : « Investment » !)…
    J’ai hésité à acquérir le Baiser parce que je préparais un voyage de 3 semaines au Mexique pour le mois d’août, lequel allait me coûter cher. Mais, c’est la découverte de ce photographe qui m’a décidé d’abandonner le reportage sur les Sisters, pour passer aux mises-en-scènes : je me suis dit que Witkin m’offrait là une solution pour continuer à travailler avec les Sisters. Le reportage devenait répétitif. J’ai toujours regretté de ne pas avoir acquis cette photographie et j’ai appris par la suite que le galeriste (devenu aujourd’hui une référence mondiale) l’avait acquise. Jean-Baptiste Carhaix, Lyon.

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