Il y a quelques jours, The New Yorker publiait un texte de Nan Goldin en hommage au photographe et cinéaste hollandais Ed van der Elsken, qu’elle considère comme son précurseur. Ce texte, retranscrit ici en français, est publié dans le catalogue de l’exposition “Camera In Love” d’Ed van der Elsken qui se déroule au musée Stedelijk à Amsterdam jusqu’au 21 mai. 

“Pierre Feuillette and Paulette Vielhomme kissing at café Chez Moineau, Paris,” 1953. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Pierre Feuillette et Paulette Vielhomme s’embrassant au café Chez Moineau, Paris,” 1953.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Quand j’ai vu pour la première fois le livre d’Ed van der Elsken «Love on the Left Bank», j’ai réalisé que je venais de rencontrer mon prédécesseur. Mon vrai prédécesseur. C’était le même sentiment que de rencontrer un amant, ou de trouver un frère. Auparavant, lorsque j’avais découvert la photographie d’art, à l’âge de dix-neuf ans, les artistes qui ont vraiment résonné en moi étaient Diane Arbus, Larry Clark, Weegee et August Sander. Dans les décennies qui ont suivi, Christer Strömholm, Anders Petersen et Jim Goldberg sont montés au sommet de mon panthéon.

Ed n’a pas vraiment eu l’attention qu’il méritait. Pourtant, quand j’ai découvert son travail, je me suis sentie incroyablement proche de lui. Il était à mes yeux le plus tendre, incroyablement sensible, et plein d’amour. Dans ma vie, j’ai été obsédée par la photographie de gens qui étaient mes amants, avaient été mes amants, ou que je voulais comme amants. Comme Ed, je m’écrivais comme l’amoureuse. Parfois, l’obsession dura pendant des années. C’était la photographie comme moyen de sublimer le sexe, un moyen de séduction et un moyen d’appartenir à la part essentielle de la vie de mes sujets. Une chance de toucher quelqu’un avec un appareil photo plutôt que physiquement.

C’est cette notion – d’être obsédé par quelqu’un, et, à travers des photographies, de rendre cette personne iconique – qui a résonné en moi dans son travail.

Ed l’a fait avec Vali, qu’il appelle Ann dans le texte fictif qui accompagne son livre. Mais son travail est tout sauf fiction. Le travail prend la forme d’un vieux roman-photo, écrit à la première personne, dans laquelle il s’écrit comme l’amant d’Ann.

Ed van der Elsken – “Love on the Left Bank” (1954)

Ed van der Elsken – “Love on the Left Bank” (1954)

“Paris,” 1950. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Paris,” 1950.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Nieuwmarkt Fair, Amsterdam,” 1963. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Nieuwmarkt Fair, Amsterdam,” 1963.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

J’ai toujours l’impression que les bonnes images sont celles dont vous vous souvenez, et celles d’Ed font partie intégrante de ma mémoire. Il y a tant de choses dans son travail qui résonne dans mon esprit. Les photos de Vali jouant avec ses seins, ou dansant dans son appartement ou là où elle vivait, soulignant la magie perceptible aussi dans sa facette public.

Ed a photographié l’étreinte d’une manière qui a dépassé la photographie, comme dans l’image de Simon Vinkenoog et sa petite amie. Quand je les regarde, c’est comme si je voyais des corps pour la première fois. Ils habitent ainsi leur propre peau. Ils sont si nus, je peux sentir leur chair.

D’une manière ou d’une autre, Ed a pu documenter la vie de la manière la plus authentique, en trouvant toujours la beauté et restant relié à autrement banal. Il a pris de belles photos de sa première femme qui sont à la fois si désinvoltes et si profondes. En dehors de sa vie de famille, il avait une façon unique de se mettre en scène. Son livre est une longue chronique de la vie quotidienne de Vali et à la foule de la rive gauche. Des vrais rebelles et des anarchistes qui échangent des secrets, des amants et des ivresses au bar toute la journée. Il n’a jamais semblé être un outsider.

“Selfportrait with Ata Kandó, Paris,” 1953. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Selfportrait with Ata Kandó, Paris,” 1953.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

From the book Love on the Left Bank © Ed van der Elsken

From the book Love on the Left Bank © Ed van der Elsken

 

“Vali Myers, Roberto and Geri, Paris,” 1952. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Vali Myers, Roberto and Geri, Paris,” 1952.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

Peu de temps après la mort d’Ed, en 1990, je rendais visite à des amis et à leurs deux fils. Ils vivaient sur les terres proches de celles d’Ed. Le fils d’Ed et sa jeune femme sont venus me voir. Ils l’avaient soigné pendant sa maladie, Ed avait lui-même filmé tout le processus de sa mort. Finalement, ils m’ont invité à venir vivre avec eux. C’était l’une des belles opportunités qui m’ait été offerte dans la vie. Cela m’a conforté dans le sentiment d’avoir un lien fort avec Ed, et cela m’a prouvé que les hippies reconnaîtront toujours d’autres hippies, même maintenant, longtemps après, quelle que soit la décennie ou le siècle. J’ai été heureux de savoir que certains d’entre nous existent encore.”

“Vali Myers dancing at La Scala, Paris,” 1950. Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

“Vali Myers dancing at La Scala, Paris,” 1950.
Nederlands Fotomuseum / © Ed van der Elsken / Collection Ed van der Elsken estate

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