Sally Mann : ambiguïté et controverse

[ Calendrier de l’Avent photo ] La série « Immediate Family » de la photographe Sally Mann est remarquable et le prestige de l’artiste n’est aujourd’hui plus à prouver. Pourtant, certaines réactions suscitées par ses images, notamment celles de ses enfants nus, l’ont marquée à jamais. 

La photographe américaine Sally Mann a photographié ses enfants (ses filles Jessie et Virginia et son fils Emmett) ainsi que son mari entre 1984 et 1991. Une série en noir et blanc, extrêmement forte et lyrique : des enfants qui jouent dans la nature, des portraits frontaux, des mises en scène travaillées sur fond de paysages mystérieux… Cette série baptisée « Immediate Family » a été réalisée avec une chambre photographique en bois. Sur ces images, parfois ses enfants sont nus. Certains clichés évoquent l’imagerie religieuse ou l’ombre de la mort. Une enfance qu’on a décrite comme « sensuelle » et grave. Ces images, disons le clairement, ont dérangé. Ces clichés sont rangés aujourd’hui dans le case « controverse ».

Sally Mann, Candy Cigarette, Jessie, 1989

Sally Mann, Candy Cigarette, Jessie, 1989

L’une d’entre elles, la plus connue peut-être, est la photo de sa fille Jessie, prenant la pose, une cigarette à la main. La posture de femme, la moue triste, le regard dur… Plus rien ne fait penser à l’enfance dans cette image et c’est ce qui est le plus troublant.

Dans les années 80, quand la série « Immediate Family » est montrée, elle est très bien accueillie : Sally Man est alors reconnue au niveau international. Mais à partir des années 90, de nombreux photographes américains sont inquiétés pour leurs travaux réalisés avec des enfants nus, images qu’on rapproche de la pédophilie : on arrache les images publiées dans des livres, on intente des procès, on perquisitionne des ateliers photo, on interdit des expositions…

Sally Mann prend le devant des critiques et se rend directement au FBI avec son mari et ses enfants pour « prouver » qu’elle est une bonne mère et qu’elle est innocente dans sa démarche, comme elle le raconte dans le documentaire What remains : the life and work of Sally Mann, réalisé par Steven Cantor en 2005 :

Michel Guerrin, spécialiste photo du journal Le Monde, explique dans ce papier que Sally Mann a beaucoup souffert des critiques qui ont pu lui être faites. Elle prend depuis de grandes précautions pour les montrer. En 2009, le Musée de Lausanne réunit un grand nombre de photographies qui ont fait scandale dans la passionnante exposition « Controverses » (que j’évoque ici dans un article sur la pudeur et l’autocensure en photographie). Sally Mann refuse d’y participer. Un an plus tard, le Musée lui consacre une rétrospective : la photographe refuse de mettre la photo de sa fille avec la cigarette sur le carton de l’exposition. « J’ai eu tellement d’histoires avec ça… », répond-elle à l’époque.

> Lire aussi : « Sally Mann, ses enfants, ses enfers », par Michel Guerrin.

L'affiche de l'exposition "Sally Mann : sa famille, sa terre", au Musée de l'Elysée à Lausanne

Affiche de l’exposition « Sally Mann : sa famille, sa terre », au Musée de l’Elysée

L’exposition de 2010 au Musée de l’Elysée à Lausanne (« Sa famille, sa terre« ) provoque à nouveau de nombreuses critiques : on dénonce « des poses d’enfants aguicheurs »; des « fillettes sur des affiches à des fins marketing » ; le musée reçoit des plaintes d’associations, ne trouve pas de sponsors pour l’événement… On accuse Sally Mann d’exhiber ses enfants. Malgré ces tentatives de censure, l’exposition est un énorme succès et la photographe n’a rien perdu de son éclat.

Bien sûr la série « Immediate Family » de Sally Mann est complexe et propose plusieurs lectures. La photographe ne le nie pas, comme elle l’a expliqué dans un entretien en 2007 :

« Mon travail s’intéresse aux gens et aux lieux que j’aime, dans toute leur complexité, et j’espère qu’il aura une résonance universelle, en dépit du fait qu’il soit très personnel. Ainsi, je n’ai pas peur d’utiliser le lyrisme, la romance et l’intimité, qui entraîne un immense risque, mais c’est aussi un billet pour la transcendance. »

Les photographies de Sally Mann dévoilent la mise en scène de l’artiste, son univers, mais elles montrent aussi les enfants tels qu’ils sont vraiment : les enfants aiment jouer nus, sans penser à mal, et puis à un moment, ils ne veulent plus et deviennent pudiques ; les fillettes jouent « aux adultes », en fumant des cigarette et en prenant des poses de grandes dames. C’est ça aussi l’enfance, même si aujourd’hui on ne veut plus la voir, même si on ne permet plus de la montrer.

> Lire aussi : La perte de l’innocence (Sally Mann), par Lunettes Rouges

PROVOCATION

En plus d’être complexe, Sally Mann est un peu provocatrice. Elle est comme ça, du genre à faire poser trois adolescentes nues debout, en train de faire pipi en même temps. Elle dit avoir hérité de ce côté provocateur de son père, Robert Munger, médecin, athée et artiste amateur. Son caractère éhonté, face à la nudité, il lui vient de lui. Déjà lors de ses études, dans son école de photographie, elle réalise un nu de l’un des ses camarades de classe. Sa mère le dit aussi : « Elle peut me ressembler mais je sais que c’est l’enfant de son père ».

Le frère de la photographe, Christopher, n’est pas tout à fait d’accord. Pour lui, son père était une personne plutôt à l’écart, autonome. Il se rappelle que depuis qu’elle est petite, Sally a une tendance à « mythologiser » les choses, à préférer les analyses « dramatiques » des événements, aux interprétations plus prosaïques. Ses thèmes de prédilection ? La nostalgie et le danger caché.

> Lire aussi : The Dysturbing Photography of Sally Mann (en anglais)

L’ENFANT ENDOMMAGÉ

La première fois qu’elle prend l’un de ses enfants en photo, c’est en 1984, lors que sa fille Jessie rentre de chez le voisin avec un visage gonflé par les piqûres d’insectes. Sally Mann fait poser sa fille contre un mur et lui tire le portrait. Elle appelle cette image : « Damaged Child » (« L’enfant endommagé »). Cette photo lui fait prendre conscience du « potentiel » qu’elle a juste sous son nez. La série familiale commence alors, oscillant entre photographie documentaire et fiction. Tout comme cette première photo, d’autres clichés représenteront, d’une manière plus ou moins dissimulée, une forme de violence et une fascination pour la mort. Sally Mann joue avec la peur que ses images suscitent et elle en est consciente :

« Vous apprendrez quelque chose sur vous-même et sur vos propres peurs. Tout le monde a sûrement les mêmes peurs que j’ai moi-même pour mes enfants, » confie-t-elle au New York Times en 1992, dans un  portrait qui lui est consacré à l’époque, mais qu’elle n’appréciera pas et auquel elle répondra plus tard.

Sally Mann/ Damaged Child

Sally Mann/ Damaged Child

Sally Mann ne montre pas l’innocence : elle représente plutôt des enfants dans un monde d’adultes, comme cette autre photographie de ses filles intitulées « Les nouvelles mères ». Ses enfants comprennent aujourd’hui très bien comment ses images sont reçues dans le monde de l’art et ils sont très fiers du travail de leur mère. À aucun moment, Sally Mann a pensé que ses photographies pouvaient nuire à sa famille. Elle insiste sur le fait que ses enfants pouvaient à tout moment décider qu’une photo ne soit pas utilisée si elle ne leur plaisait pas.

> Lire aussi : « Qu’est devenue la petite fille à la cigarette de Mary Ellen Mark ? 

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