Un hôtel colossal abandonné en plein Saigon

Le très beau livre photographique President Hotel est un voyage. Il se regarde, d’abord. Puis il se lit. À travers la « petite histoire » de cet hôtel vietnamien, c’est finalement la grande Histoire du pays qui se dessine. Que s’est-il passé entre les années 70, au lendemain de la guerre, période où l’hôtel bouillonnait de vie… et aujourd’hui où ses murs crasseux et vétustes ne laissent plus apparaître qu’un décor fantomatique ?

Construit au milieu des années 60 par un riche Vietnamien du sud, le President Hotel connut la gloire dans cette période d’après-guerre : c’était alors le plus grand bâtiment de Saigon, le plus moderne. 2500 personnes y habitaient. Aujourd’hui, il ressemble à un vaisseau fantôme en décomposition. Comme s’il s’était arrêté de respirer depuis ses années glorieuses. Et qu’il attendait l’heure de trépas. Elle va d’ailleurs bientôt sonner puisque cet immense va être détruit prochainement pour laisser place à des tours plus modernes et des centres commerciaux.

L’immeuble est construit comme une sorte de bunker où aucune fenêtre ne donne sur l’extérieur. Mais cela permet de garder l’immeuble frais et bien ventilé car le soleil n’y pénètre presque jamais directement. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

L’immeuble est construit comme une sorte de bunker où aucune fenêtre ne donne sur l’extérieur. Mais cela permet de garder l’immeuble frais et bien ventilé car le soleil n’y pénètre presque jamais directement. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Avant qu’elle ne disparaisse définitivement, tournant une page de l’Histoire, le photographe Laurent Weyl, membre du collectif Cargos, a immortalisé ce lieu abandonné. Ce travail remarquable, 80 images quasi cinématographiques, est réuni dans le livre President Hotelpublié le 7 décembre par sun/sun, un label de création éditorial qui édite des livres très originaux et poétiques.

En 2005, c’est en réalisant un reportage sur la pauvreté urbaine à Hô Chi Minh-Ville, qu’il a découvert cet immense immeuble. Il revient alors en 2012 pour creuser l’histoire de cette barre et de ses habitants. Ce livre d’atmosphère est complété par le texte, en fin d’ouvrage, de la journaliste et blogueuse Sabrina Rouillé, installée au Vietnam depuis 6 ans. On trouve enfin, dans une pochette, un poème graphique de Donatien Garnier à déplier.

Les centaines de boîtes aux lettres plus ou moins éventrées le long du couloir d’entrée sont autant de témoignages de l’histoire de l’immeuble. Photo : Laurent Weyl /«President Hotel» / 2013

Les centaines de boîtes aux lettres plus ou moins éventrées le long du couloir d’entrée sont autant de témoignages de l’histoire de l’immeuble. Photo : Laurent Weyl /«President Hotel» / 2013

Extrait : « Au mur de l’entrée, les boîtes aux lettres ne reçoivent plus de courrier depuis longtemps. Sous un néon blafard, face au ventilateur, le concierge observe vaguement les allées et venues des scooters au sous-sol. À y regarder de plus près, l’ascenseur a disparu. Emporté – et revendu ? L’escalier de secours est fermé car il menaçait de s’effondrer. »

Ce lieu est comme une ville dans la ville et de nombreux colporteurs y passent quotidiennement pour vendre fruits et légumes, billets de tombola ou ramasser cartons et canettes afin de les recycler. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Ce lieu est comme une ville dans la ville et de nombreux colporteurs y passent quotidiennement pour vendre fruits et légumes, billets de tombola ou ramasser cartons et canettes afin de les recycler. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Extrait : « Une frêle silhouette quitte le parking à motos pour s’engouffrer dans l’escalier sombre qui mène au premier étage. Elle frôle les murs au crépi bleu délavé que des traînées d’humidité ont fini d’endommager complètement. La marchande de fruits et légumes se presse malgré le poids de sa palanche sur son épaule. »

La piscine située sur le toit de l’immeuble n’est plus entretenue depuis le départ des Américains. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

La piscine située sur le toit de l’immeuble n’est plus entretenue depuis le départ des Américains. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Le President Hotel, aussi appelé l’immeuble 727 (car situé au 727, rue Tran Hung Dao), était loué, après sa construction, par l’Armée américaine et abritait le Commandement pour l’assistance militaire du Vietnam. Beaucoup de GI’s logeaient à l’époque dans cet immeuble composé de huit tours de 13 étages chacune. Avec sa piscine sur le toit, sa magnifique vue, son bar, son restaurant et sa salle de billard, c’était la plus haute et belle construction des années 70. Au moment de la réunification du pays, en 1976, l’Etat vietnamien y logea les hauts gradés de l’Armée populaire du régime, pour les remercier des bons et loyaux services rendus à la Nation, ainsi que les hauts fonctionnaire descendus d’Hanoï, puis, le petit personnel du ministère de la Culture. Au total, près de 600 familles (2500 personnes) habitaient le President Hotel.

LA BELLE ÉPOQUE

En 1980, deux étages sont attribués à l’école de radio et de télévision. Mr. long, 75 ans, ancien chanteur d’opéra qui vit ici depuis plus de 20 ans, raconte dans le livre avec nostalgie cette « époque merveilleuse des artistes« : « Il y avait encore des ascenseurs, les Américains avaient tout laissé, c’était beau. Nous organisions des dîners dans les couloirs, on chantait, on dansait. Maintenant, c’est moche et ça sent mauvais.  »

Une grande partie des chambres, lorsqu’elles n’ont pu être sous-louées à des étudiants, étaient restées à l’abandon. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» /2013Une grande partie des chambres, lorsqu’elles n’ont pu être sous-louées à des étudiants, étaient restées à l’abandon. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» /2013

Une grande partie des chambres, lorsqu’elles n’ont pu être sous-louées à des étudiants, étaient restées à l’abandon. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» /2013Une grande partie des chambres, lorsqu’elles n’ont pu être sous-louées à des étudiants, étaient restées à l’abandon. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» /2013

Petit café-restaurant surnommé Bun Bo Hue (du nom d’une soupe populaire au Vietnam) au 1er étage. On y rencontre Mme Bac Thayh Thuy (cheveux gris), ancienne décoratrice de la troupe de théâtre d’Etat Doan Cai Luong Bo. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Petit café-restaurant surnommé Bun Bo Hue (du nom d’une soupe populaire au Vietnam) au 1er étage. On y rencontre Mme Bac Thayh Thuy (cheveux gris), ancienne décoratrice de la troupe de théâtre d’Etat Doan Cai Luong Bo. Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Une époque où l’on pouvait trouver une crèche pour les enfants, un coiffeur, des échoppes de vendeuses de bùn, des épiceries, des pharmacies, des cabines téléphonique… Il y régnait « l’effervescence de la vie communautaire. »

De 600 familles, il n’en restait en 2013 plus que 130, qui attendaient d’être relogées ou indemnisées. Le President Hotel n’est plus entretenu depuis 2000, moment où surgissent les premières rumeurs d’expropriation. Le terrain fait des envieux, dans une ville surpeuplée (10 millions d’habitants) où le développement économique passe par la rénovation urbaine. La journaliste Sabrina Rouillé décrit l’évolution du pays, qui s’est « peu à peu tourné vers une « économie de marché à l’orientation socialiste« , sans que ni le népotisme, ni la corruption ne disparaissent. Le Vietnam semble tiraillé entre l’autorité affichée de l’Etat centralisateur et la libéralisation de l’économie dans le contexte de mondialisation. »

Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

L’inscription « MA », tagué au détour de l’escalier qui mène au troisième étage, signifie « fantôme« , en vietnamien. Des fantômes rôderaient dans les couloirs infinis de cet hôtel suranné. Les légendes urbaines racontent que l’esprit des certains ouvriers ayant travaillé sur la façade de l’immeuble et morts dans une chute mortelle, hanteraient les couloirs de cette barre titanesque.

Aujourd’hui, le bâtiment est vide, en attendant d’être détruit par les bulldozers. Mais comme le montre le travail du photographe Laurent Weyl et de la journaliste Sabrina Rouillé, une chose est sûre : il ne disparaîtra jamais vraiment dans l’esprit de ceux qui l’ont connu.

Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Photo : Laurent Weyl / «President Hotel» / 2013

Laurent Weyl / «President Hotel»

Laurent Weyl / «President Hotel»

EN BONUS 

Le très beau teaser réalisé par Alexandre Liebert, avec les images de Laurent Weyl :

PRESIDENT HOTEL from Alexandre Liebert on Vimeo.

Pour aller plus loin : 

Une réflexion sur “Un hôtel colossal abandonné en plein Saigon

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