Il renvoie à l’imagerie de Ghost in the Shell, cite Deleuze, Nietzsche,  Bergson, Spinoza… Alain Damasio, auteur de La Horde du Contrevent (2004), part dans tous les sens. Il s’éloigne un peu (beaucoup) du sujet du débat auquel le Festival des idées l’a invité hier soir à la Maison des Métallos, qui était « Pourquoi a-t-on peur de ne pas être des machines ? ». Mais l’écrivain titille notre curiosité, donne envie de réfléchir, de débattre, de lire, encore et encore. Voici l’avis d’un romancier de SF sur notre rapport aux nouvelles technologies.

« Je suis un bâtard », prévient d’abord Alain Damasio, qui ne s’interdit pas de réfléchir « transversalement ».  Il est auteur de science-fiction, mais emprunte volontiers ses idées à la philosophie, à la sociologie, à la littérature. Son cheminement de pensée est intuitif, dit-il. Il n’a pas la prétention de donner des réponses mais plutôt de lancer des questions.

Thierry Keller, directeur de la rédaction d’Usbek & Rica, anime ce débat et propose de partir de l’exemple du GPS. Le romancier, amusé, trouve que c’est un excellent point de départ : « Le GPS nous propose un pouvoir, celui de nous orienter dans l’espace pour aller d’un point A à un point B. Est-ce que ce pouvoir ne me retire pas une forme de puissance personnelle ? On a envie de se laisser happer par cette technologie mais on sent bien que ça siphonne une partie de notre puissance. » La technologie peut être un outil de paresse, pour Damasio. « Elle vient outiller notre paresse physique et aujourd’hui aussi cognitive. C’est l’outillage de la facilité.»

PLUS JAMAIS SEUL

ghostintheshell-overheadLa technologie vient rassurer notre peur d’être seul avec les réseaux sociaux et les smartphones. « Nous n’acceptons plus la coupure avec l’autre. Or, c’est de l’absence qu’augmente le désir de l’autre. » La technologie est comme une eau qui s’infiltre dans tous les temps morts de notre quotidien. On essaye de la courtcircuiter, dans une répression infantile qui nous empêche de grandir : « C’est la conjuration des nos angoisses existentielles. On oublie que c’est dans ces temps morts que nous vient l’inspiration. D’ailleurs, ce ne sont pas des temps morts, mais des temps de vie. »

La technologie nous fait croire qu’on a le contrôle : on filtre nos appels, on observe tout, tout le temps. On ne veut pas souffrir, ni vieillir, ni mourir. C’est la « pensée magique », qui se manifeste dès l’enfance. Cette volonté d’être « dieu » qui nous attire et qui est au cœur du transhumanisme. « Moi, je suis un être humain. Est-ce que ça ne suffit pas ? J’ai toujours été sidéré par le pouvoir d’être vivant, de réfléchir, d’écouter, d’accroître ma capacité à être affecté. Deleuze parle d’une rencontre avec un livre, avec une personne. Quand elle a lieu, elle te rend un peu plus grand, Et souvent, la technologie ferme cet accroissement de soi, » continue Damasio.

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Souvent, dans les débats sur le futur, il est dit que la technologie est neutre et qu’elle ne devient que ce qu’on en fait. « Mais non, la technologie n’est pas neutre ! Il y a une volonté de maîtriser, d’arraisonner le monde. C’est une préemption sur le réel, » clame l’écrivain. De plus, comment dire qu’elle est neutre alors même qu’elle provient le plus souvent de programmes de recherche qui ont, sinon des visées commerciales, des objectifs politiques ? Elle modifie définitivement notre rapport au monde.

33002Voilà 20 ans à peine qu’Internet a fait son apparition, suivi de près par la fabrication des téléphones portables, des smartphones. « Nous sommes la génération noyée : la technologie nous est tombée dessus depuis 1995 et nous n’avons pas eu le temps de nous y préparer. » Et on patauge sévère. Selon lui, on n’éduque pas nos enfants à la technologie, on ne leur apprend pas à maîtriser les interactions sur la toile, à se servir des jeux vidéo qui ne soient ni « fermants », ni addictifs, à savoir se servir d’un moteur de recherche… C’est le premier enjeu des parents aujourd’hui. Or, comme il y a un gouffre abyssal sur le sujet, on demande toujours l’avis des mêmes personnes, dont Damasio ou encore Bernard Stiegler.

“Il nous manque un Pierre Rabhi de la technologie”

girl_staring_at_mountainsThierry Keller évoque les nouvelles tendances à la mode en ce moment : la Digital Detox, les livres de méditation, la méditation expliquée aux enfants (avec le livre Calme et attentif comme une grenouille)… Pourquoi ce besoin de retour à une nature mythique ? Le cœur de l’activité, sur le réseau, est de « capter notre attention ». « Cette captation frénétique de l’attention crée des maladies psychologiques et comportementales. On va arriver à une approche « low tech ». Mais ce qui nous manque, c’est un Pierre Rabhi de la technologie. » Les vrais rapports humains, ceux qui nous rendent plus grands, sont les rencontres avec ceux qui ne pensent pas comme nous. Mais les réseaux sociaux conjurent cela, avec l’effet de bulles et les réseaux affinitaires.

Est-ce que la technologie ne permet pas aussi une mobilisation citoyenne, comme par exemple avec les pétitions en ligne sur la plateforme Avaaz ? Damasio s’interroge : « Qu’est-ce que j’engage quand je clique ou que je verse de l’argent en ligne à une cause ? 30 secondes de mon temps et un soutien financier. Cela n’a rien à voir avec le fait de se réunir avec cinq personnes pour construire un projet. Si notre corps n’est pas engagé, il manque quelque chose. Se réunir crée une expérience, une mémoire. Il faut se questionner : qu’est-ce que ça crée au fond de moi ? Internet est dématérialisé et on fait semblant que c’est pareil. On n’oublie qu’on est d’abord des animaux, avec un corps, de la chair. » Pour l’auteur, la solution numéro 1 est le hacking : il faut apprendre à ouvrir le capot de la machine.

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Le romancier ne se définit ni comme technophobe ni comme technophile. Mais une chose est sûre : il faut être « technocritique ». Qu’est-ce qu’une technologie m’ouvre et me ferme dans mon rapport au monde ? Il faut donner envie aux gosses de « faire » grâce à la technologie, plutôt que de la « subir ». Pour lui, trois questions sont fondamentales sur le sujet :

  • Est-ce que la technologie accroît ma puissance ? Si elle la réduit, cela va m’affecter de tristesse et comme disait Spinoza, la tristesse est ce qui réduit ma puissance.
  • Est-ce que la technologie m’ouvre un nouveau rapport au monde, sur la nature, la ville, l’humain ? Est-ce qu’elle m’en ferme un ? Damasio n’a pas exemple pas de téléphone portable car il sait que cet objet lui fermera un certain rapport au monde, l’empêchera de contempler des paysages dans le train, de profiter de l’instant présent…
  • Est-ce que la technologie me coupe de « ce que je peux » ? Est-ce qu’elle me permet de mieux me lier à moi-même ? Damasio explique : « La technologie doit outiller l’Homme, pas le remplacer. L’humain a tout ce dont il a besoin pour vivre pleinement et notamment, cette « masse d’incertitudes » dont parle Bergson. Et cette masse d’incertitudes est belle et nous connecte à une forme de “dehors”».

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Une question dans la salle : « Est-ce qu’on pourrait revenir à la question du débat : pourquoi a-t-on peur de ne pas être des machines ? » Alain Damasio reprend ses notes : « Vous avez raison, on s’est un peu écarté. Pourtant j’avais bossé le sujet, hein, je vous jure. Voici mes quelques réflexions ». Dans le système capitaliste dans lequel nous vivons, il faut être performant. Si nous étions des machines, nous pourrions travailler 24h/24h, 7j/7j, on serait solide ! Nous échapperions à la fragilité, la vulnérabilité propre à l’humain. Etre une machine nous éviterait de devoir faire des choix, d’appréhender notre liberté. Et puis, nous n’aurions pas à assumer notre part de créativité. Que ce serait reposant !

Série Black Mirror, épisode White Christmas

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Mais pour Damasio, l’invention qui va tout changer est l’intelligence artificielle personnalisée, sujet de son prochain roman. « C’est la prochaine révolution numérique. Tout GAFA [Google, Apple, Facebook, Amazon, ndlr] est dessus. Rends-toi compte : tu vas avoir une application qui connaît tout de toi, mieux que personne, à qui tu pourras tout demander. Elle pourra être ton esclave sexuel, ton pote, ta mère… Ce sera ton alter-ego, avant même tes meilleurs amis. » Une aubaine ?

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Le prochain roman d’Alain Damasio, Les Furtifs, devrait sortir fin 2017. Le mois dernier, Les Inrocks en publiait un extrait en exclusivité, qu’on peut lire en attendant l’oeuvre complète. Une bonne manière, par exemple, d’occuper ses temps de vie.

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