La féminité en photographie : le désir de qui ?

9782845975484_1En mai dernier, les éditions Textuel publient le livre Chair à canons – Photographie, discours, féminisme. Ce recueil d’essais réalisés dans les années 80-90 présente les travaux de la théoricienne de la photographie : l’Américaine Abigail Solomon-Godeau. Ses réflexions portent principalement sur la théorie du genre, les études féministes, la culture visuelle en France au XIXe siècle, l’histoire de la photographie et l’art contemporain.

Dans l’un des essais intitulé Les jambes de la comtesse, paru dans la revue October en 1986 et publié dans ce recueil pour la première fois en langue française, l’auteure revisite la série de photographies de la comtesse de Castiglione : plus de 400 images que la comtesse du Seconde Empire a réalisées pour la plupart dans les ateliers de Pierre-Louis Pierson, photographe officiel de l’Empereur. Beaucoup de choses ont déjà été écrites sur celle que l’on surnommait la « plus belle femme du siècle » : sur son narcissisme assumée, son passé d’espionne temporaire, ses aventures avec Napoléon III…

La Comtesse de Castiglione, en Elvira, 1856–57. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, en Elvira, 1856–57. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Mais la chercheuse s’attache ici à relire ses photographies à travers le prisme du féminisme. Abigail Solomon-Godeau rappelle qu’à cette époque la femme n’est, qu’à de rares exceptions près, auteure de sa représentation :

« La description des exclus politiques et sociaux par Marx – « Ils ne peuvent pas se représenter, ils doivent être représentés » – est bien autant applicables aux femmes, qu’au prolétariat ou au sujet colonial. Mais la comtesse s’est, dans un sens tout à fait littéral, produite elle-même pour l’appareil, d’une manière qu’elle seule a déterminée. »

Aucune femme de cette époque n’avait été autant photographiée, dans un lapse de temps si court. Ces clichés, pour la plupart, ont été commandés pour elle seule, et sont restés dans son cercle intime, même si une partie de ses portraits ont été montrés exceptionnellement lors de l’exposition Universelle de 1867. Ils n’étaient ni publics ni œuvres d’une quelconque marchandisation.

Le regard. La Comtesse de Castiglione, 1856–57. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Le regard. La Comtesse de Castiglione, 1856–57. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Sur certaines photographies, la comtesse est vêtue en déshabillé ou en chemise de nuit, feint la tristesse, la terreur ou la rage. Sur une autre, elle a enlevé ses bas et soulève son jupon, faisant photographier ses jambes nues sous de multiples angles.

La Comtesse de Castiglione, 1861–67. Photo : Pierre-Louis Pierson / David Hunter McAlpin Fund, 1975, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1861–67. Photo : Pierre-Louis Pierson / David Hunter McAlpin Fund, 1975, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1860s. Photo : Pierre-Louis Pierson / David Hunter McAlpin Fund, 1975, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1860s. Photo : Pierre-Louis Pierson / David Hunter McAlpin Fund, 1975, Metropolitan Museum

A cette époque, les actrices, danseuses et demi-mondaines portaient des collants sur les photographies destinées à la consommation publique… Qu’une femme aristocratique de son rang montre ses jambes nues au photographe de la cour, transgresse les codes du Second Empire. Pour Abigail Solomon-Godeau, les photographies de la comtesse suggèrent « une entreprise relevant du fétichisme : son désir était de réaliser des images de certaines parties de son corps, et de les réserver à son seul regard. »

Or la théorie freudienne a éliminé la possibilité d’un fétichisme féminin, car pour lui ce phénomène provient d’un traumatisme durant l’enfance lié à la peur de castration, le fétiche, l’objet du fétichisme, représentant un substitut du phallus manquant de la femme (de la mère, plus exactement). Mais plus intéressant la chercheuse américaine se demande avec quels yeux la comtesse scrute les photographies de son visage, de ses jambes, de son corps ? « La femme, dont l’estime de soi et la valeur sociale dépendant de son statut d’objet de désir, a internalisé le regard masculin au point qu’elle s’identifie presque entièrement à lui (…) Lorsqu’elle crée son image – un acte qui suppose de l’individualité et une subjectivité unique – elle ne peut se reproduire elle-même que comme une œuvre de féminité minutieusement codée, une féminité qui, comme toujours, vient d’ailleurs. » L’essai va même jusqu’à parler de mascarade du féminin : « Le spectacle de cette féminité élaborée est d’une telle démesure qu’il supprime, chez son spectateur, toute impulsion d’imaginer un personnage, une personnalité ou une psychologie derrière le masque » évoquant la féminité très stylisée et exagérée des travestis.

« La vie de cette femme ne fut qu’une long tableau vivant, le tableau vivant perpétuel. » Robert de Montesquiou, La divine Comtesse, 1913.

La Comtesse de Castiglione, 1863. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1863. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Ces photographies révèlent ainsi davantage un personnage qu’une personne, personnage que la comtesse s’attachera de tenir jusqu’à la fin de sa vie. Dans les dernières années de celle-ci, Victoria de Castiglione retourna dans l’atelier de Pierre-Louis Pierson pour une nouvelle série de photographies, après de longues années de pause. Elle revêtit plusieurs tenues dont une robe de bal qu’elle portait dans sa jeunesse. Elle fit photographier ses jambes, mais cette fois-ci, d’un tout autre point de vue :

« La blancheur mortifère de ses jambes, comme la forme et la noirceur du coussin sur lequel ils reposent, ne suggèrent rien de moins qu’un corps étendu dans un cercueil.»

La Comtesse de Castiglione, 1er août 1894. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1er août 1894. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Dans une autre photographie, elle a dégrafé son corsage et laisse apparaître non pas de soyeux sous-vêtement en dentelle d’une femme de son rang mais un maillot de corps en piteux état. « Son expression, entre la grimace et le sourire, est ici difficile à déchiffrer. Ses mains sont posées d’une façon étonnante ; elles pointent, consciemment ou inconsciemment, vers son sexe », analyse Abigail Solomon-Godeau. Pour la chercheuse, la relation de la comtesse avec la photographie pourrait être une sorte de « parabole de la féminité s’essayant à sa propre représentation. La femme fétichisée est le miroir du désir masculin, un rôle, une image, une valeur. »

La Comtesse de Castiglione, 1895. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1895. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gilman Collection, Gift of The Howard Gilman Foundation, 2005, Metropolitan Museum

Et Abigail Solomon-Godeau de conclure :

 

« En tant qu’artéfact vivant, la comtesse a tant assimilé le désir des autres qu’il ne reste plus de place, de langage ni de moyens de représentation réservés à ce que l’on pourrait appeler son propre désir. Dans ses implications les plus larges, l’héritage photographique de la comtesse de Castiglione – à la fois image et objet de désir – nous confronte à une question dont l’importance est en rapport à toute émancipation que les femmes peuvent aujourd’hui revendiquer : le désir de qui ? »

La Comtesse de Castiglione, 1863–66. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gift of George Davis, 1948, Metropolitan Museum

La Comtesse de Castiglione, 1863–66. Photo : Pierre-Louis Pierson / Gift of George Davis, 1948, Metropolitan Museum

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