C’était il y a deux mois, lors de la manifestation contre le projet de loi Travail. Dans les lycées et les facs, les jeunes font grève en masse. Et puis, sur Twitter apparaît cette photo de deux étudiants anonymes, nus, devant le désordre provoqué par le refus d’une réforme du monde du travail :

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J’ai un temps pensé qu’elle allait être reprise dans la presse. Et puis non. Elle ne deviendra pas le symbole de cette journée. Deux mois, après, peut-être en savait-on davantage sur ces deux étudiants et leur démarche ? Toujours pas.

Et si c’était un hommage aux performances réalisées dans les années 70 par les Marina Abramovic et Ulay ?

Ces deux artistes se sont rencontrés en 1975. Tous les deux nés un 30 novembre (elle en 1946 à Belgrade, lui en 1943 à Solingen), ils ont effectué ensemble pendant plus de 10 ans 68 performances artistiques, questionnant le statut de l’homme et de la femme. Stéphane Roussel, critique d’art et commissaire indépendant, décrit ce travail dans un article très intéressant sur le site Le Passant Ordinaire :

“Ces actes représentatifs de l’art des années 70 participent non seulement d’un phénomène qui a déjà été amplement décrit comme la mise en place de stratégies de résistance visant notamment à la dénonciation de la spectacularisation du corps. Mais de manière plus large, les pratiques transgressives et « hors limites » des artistes du body art convergent à travers l’expression de l’opposition et la confrontation des sexes vers une vaste quête d’unité primordiale et fusionnelle. Oscillant entre le désir et le rejet de cette unité, l’œuvre de Abramovic et Ulay va s’inscrire dans une démarche de transcendance et de renvoi à soi-même en tant qu’individu dans le collectif.”

Si la photo des deux étudiants m’a fait pensé à ce duo d’artistes des années 70, c’est surtout pour cette performance : Imponderabilia (1977). Lors du vernissage d’une exposition à la Galerie d’Art moderne de Bologne, les deux artistes se sont mis à l’entrée, face à face et nus, suffisamment proches pour ne laisser aucune autre possibilité aux visiteurs que de passer entre eux en se tournant d’un côté ou de l’autre. A l’entrée, ce texte :

“Impondérable : des facteurs humains aussi impondérables que la sensibilité esthétique. L’importance primordiale des impondérables dans la détermination de la conduite des humains. “

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La plupart des passants détournaient le regard, n’osant pas regarder les artistes en face. Certains s’appuyaient sur les épaules des artistes, les uns cherchaient un contact plus appuyé quand d’autres, au contraire, tentaient d’avoir le moins de contact possible. Ceux qui (les visiteurs d’une exposition) sont généralement passifs, observateurs, se retrouvent soudain projetés comme acteurs actifs de cette forme d’art.

La performance devait durer 6 heures mais au bout de trois heures, des policiers sont venus leur demander les papiers d’identité ou passeport… Papier qu’ils n’avaient pas. C’était la fin d’Imponderabilia.

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