Informer en temps de guerre. Ils couvrent l’actualité d’Alep, de Deir-Ezzor ou encore de Raqqa, avec des reportages de correspondants sur place, des investigations, des caricatures… Leur mission ? Informer les Syriens. Coûte que coûte.

Plus d’une dizaine de ces médias est basée à Gaziantep, à quelques kilomètres de la frontière turco-syrienne et à seulement une heure de route d’Alep. Seule la Turquie accepte que des médias opposants au régime s’installent dans son pays, quand la Jordanie, l’Egypte et le Liban s’y refusent.

1Ces journalistes-citoyens écrivent l’histoire à la fois par leurs productions mais aussi parce qu’avant le début de la Révolution, en mars 2011, les Syriens n’avaient droit qu’à une presse officielle, contrôlée par le gouvernement de Bachar al-Assad.

Ils font face chaque jour à toutes sortes d’entraves : difficultés d’impression et de distribution des journaux ; sécurité mise à mal par le régime, par Daech ou d’autres groupes armés ; déplacements clandestins en Syrie… Quoiqu’il en soit, rien ne les arrête dans ce qui est devenu leur combat quotidien : informer les Syriens sur la situation de leur pays. Rencontre avec cette nouvelle presse dissidente et indépendante.

RADIO HARA, LA VOIX D’ALEP

Affiche de Radio Hara sur un immeuble d'Alep, en Syrie. Photo : Radio Hara

Affiche de Radio Hara sur un immeuble d’Alep, en Syrie. Photo : Radio Hara

Adnan Hadad a fondé Radio Hara en novembre 2013. Cette radio locale, qui couvre la région d’Alep, a installé ses bureaux, comme une dizaine d’autres médias, à Gaziantep, dans le sud de la Turquie, à quelques kilomètres de la frontière avec la Syrie.

« Il n’y a pas d’électricité à Alep, la radio est le moyen le plus économique pour rester informé. Ce média permet aussi de conserver l’anonymat : les personnes peuvent s’exprimer sans prendre de risque, tout en restant authentiques, grâce à leurs voix. »

Les informations qu’ils diffusent sont parfois garantes de la sécurité de leurs auditeurs, à Alep : ils traitent des frappes, des coupures d’électricité, des coupures d’eau, mais aussi des conséquences de la guerre.

JOURNÉE NOIRE

Le 27 décembre dernier, un de leurs confrères est tué, juste en bas de leur immeuble, d’une balle dans la tête. Naji Jerf était un journaliste et documentariste syrien, n’hésitant pas à dénoncer à la fois les exactions du groupe Etat islamique ou encore l’oppression du régime de Bachar al-Assad. Trois journalistes de Radio Hara ont assisté à son assassinat, ce jour-là. Adnan était à Alep, mais il s’en rappelle comme si c’était hier :

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“Nous ne devons pas nous laisser intimider”

Adnan n’est pas dupe : les journalistes sont des cibles. Tous les jours, ils doivent regarder derrière eux quand ils rentrent chez eux. Certains portent des gilets par balles. Chaque jour, ils vérifient qu’il n’y a pas d’explosif sous leur voiture. En novembre dernier, deux journalistes anti-Daech ont été tués à Urfa, qui est à environ une heure de route de Gaziantep. Des meurtres revendiqués par le groupe Etat islamique.

“Gaziantep, Alep, Urfa… Il n’y aucun endroit sûr pour les journalistes syriens. C’est triste de voir qu’aucun gouvernement ne peut y faire quelque chose. Nous nous battons pour des idées, pas pour un territoire ou le contrôle d’une population. Est-ce que nous faisons ça parce que nous voulons mourir ? Non, c’est tout le contraire : nous faisons ça parce que nous voulons vivre et être libres.”

ACTIVISTE OU JOURNALISTE ?

Ces médias n’ont pas été créés par des journalistes professionnels : ce sont de simples citoyens qui ont ressenti, à un moment, un besoin de raconter la vie en Syrie, ne se sentant représentés par aucun média existant. « Quand vous n’avez aucune présence de journalistes étrangers, quand vous avez la plupart des gens de votre pays qui ont décidé de rejoindre la propagande, soit de Daech soit du régime, votre seule option est le journalisme-citoyen et de faire en sorte qu’il se développe. C’est votre seule option, » explique le fondateur de Radio Hara.

> Réécoutez le reportage complet dans l’émission Un jour dans le Monde, sur France Inter

JOURNALISTES SYRIENNES

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Kholoud Waleed est une journaliste syrienne d’une trentaine d’année, co-fondatrice du journal Enab Baladi, créé à Daryya, dans la banlieue de Damas, lieu des premières manifestations pacifiques en 2011. Elle revient sur la situation des médias avant le début de la Révolution :

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“Avant, nous n’avions pas de médias, du moins, pas de médias indépendants en Syrie.”

En 2015, Kholoud, pour l’ensemble de son combat pour la presse et son courage a reçu le prix Anna Politkovskaïa de l’ONG, RAW in WAR. La rédaction de son journal est aujourd’hui basée à Istanbul.

Voir un film réalisé sur elle par RAW in WAR (en anglais): 

[youtube https://www.youtube.com/watch?v=R2xG_NN2mJc]

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Zoya Bustan est une journaliste de 40 ans de la radio syrienne Hawa Smart. Elle a travaillé pendant 14 ans auparavant pour la télévision nationale, contrôlée par le régime. Elle raconte l’ambiance de la chaîne, lors des premières manifestations en 2011 : dénonciations, menaces, liste noire de journalistes avec son nom et celui de son mari… Elle obtient une autorisation pour sortir du territoire prétextant rendre visite à des amis ou à sa famille et elle réussit à fuir avec ses deux enfants au Liban. Elle est finalement rejoint par son mari, obligé de fuir. Tous deux se rendent à Gaziantep, où ils veulent continuer à travailler pour la Syrie.

Elle explique avoir découvert ce qu’était le “vrai journalisme” :

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“On a découvert que c’était autre chose, le journalisme. Très différent de la Syrie”

Zoya regrette que les médias étrangers parlent davantage de Daech que de l’oppression du régime syrien :

“Dois-tu avoir une barbe pour être désigné comme criminel de guerre ? C’est ce que disent les Syriens. Alors que toutes les milices de Bachar al-Assad font des choses plus hostiles et plus criminelles que les troupes de Daech, ou au moins semblables.” 

PRESSE SATIRIQUE

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Rami Sweid, ancien étudiant en droit et habitant d’Alep, a choisi la voie du journalisme car il veut faire quelque chose pour “l’intérêt public”.

« Prendre des risques ? Nous n’avons pas le choix. Nous voulons la démocratie. Mais ces dernières années, c’est devenu très compliqué pour nous. » 

Aujourd’hui, il est le rédacteur en chef du journal Al-Gherbal, né à Kafr Nabl, dans la région d’Idleb. Ce mensuel publie notamment un grand nombre de caricatures. Rami a accepté d’en commenter quelques-unes :

“La femme représente la ville de Raqqa. Derrière, se cache Daech. Et le monde fouette Raqqa, car Daech est derrière elle. Tout le monde bombarde cette ville, car elle est aux mains de l’Etat islamique. Mais on oublie qu’il y a des habitants qui sont tués par ces frappes, et eux n’ont rien à voir avec Daech.” 

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“Ici, c’est le sort des réfugiés syriens. L’Europe ne laisse pas passer les réfugiés tant qu’ils n’ont pas la tête coupée. Celui qui coupe les têtes, c’est Bachar al-Assad. C’est une critique de la politique d’immigration européenne : l’Europe ne laisse rentrer les réfugiés syriens que s’ils ont vraiment beaucoup souffert.”

Jawad a. Muna édite le magazine “Souriatna” depuis 2011. Jusqu’en 2014, il a publié ce magazine depuis Damas, avec une poignée de collaborateurs bénévoles. En 2014, Jawad est obligé de fuir la Syrie : il rejoint d’abord Gaziantep, puis depuis un mois, il a posé ses valises à Istanbul, pour des raisons de sécurité.

> Réécoutez son interview : « Informer en Syrie, malgré la censure »

Depuis peu, lui et son équipe à Istanbul, éditent une nouvelle revue consacrée aux caricatures : Akram Raslan. Elle porte le nom d’un dessinateur syrien reconnu, mort dans les prisons du régime (la confirmation de sa mort date de seulement quelques semaines), après avoir réalisé plus de 300 dessins.

 

 

Merci à tous les journalistes syriens pour leur temps, ainsi qu’à Jean-Marc Bourguignon (RSF), Marie Phiquepal et Ahmed Deeb (CFI), sans qui ces rencontres n’auraient pas été possibles.

Reportages réalisés pour Secret d’Info et Un jour dans le Monde sur France Inter, en janvier 2016.

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