Coulisses du documentaire «Syrie : les escadrons du djihad»

Le 19 juillet dernier, les journalistes Farouk Atig et Yacine Benrabia publient un reportage dans le JDD réalisé en Syrie, au sein de plusieurs brigades djihadistes dissidentes du groupe Etat islamique. Un reportage « embedded », qui fera l’objet du documentaire Syrie : les escadrons du djihad, diffusé dès le 24 août prochain sur Spicee. Entretien avec Farouk Atig sur les conditions de ce reportage.

Comment avez-vous préparé ce reportage ?

Farouk Atiq : Cela faisait plusieurs mois que nous étions dessus avec Yacine Benrabia. Les personnages, qui sont les fils conducteurs du reportage pour le JDD mais encore plus du documentaire, nous les avions rencontrés, pour la plupart en 2012 et 2013. A l’époque, nous étions aux balbutiements de la création de l’Etat islamique, qui ne s’appelait même pas encore comme ça.

Le personnage clé s’appelle Abu Muhamad Al-Halabi : jusqu’au début de l’année 2013, c’était le patron incontesté de Jabat al-Nusra (Al Qaida) dans tout le nord de la Syrie. Il a décidé, pour des raisons idéologiques, territoriales et autres, de créer sa propre mouvance qui s’appelle « Ansar Al-Aquida ». Rien que dans la région d’Alep, il a environ 1.500 hommes qui mènent des opérations avec lui, ses fidèles « lieutenants ».

Nous nous intéressions à la Syrie depuis très longtemps. Nous avons manifesté le désir d’aller voir ces groupuscules pour comprendre quelles différences il y avait entre eux.

Teaser Drone from Spicee on Vimeo.

Quelle a été leur réaction ?

Très chaleureuse, pour plusieurs raisons : nous parlons arabes, nous nous connaissions. Ils nous ont posé la question : « Etes-vous musulmans ? » La réponse a été oui.

Si vous aviez répondu « non », il n’y aurait pas eu de reportage ?

Je ne sais pas si la question doit être posée comme ça, mais bien sûr qu’il n’y aurait pas eu de reportage. Je n’aurais pas pu répondre non car nous nous connaissions déjà d’avant. On communiquait depuis des mois, par différentes manières, avec les prudences, parfois fatigantes, sans jamais savoir pourquoi telle personne te contacte, etc. Ce sont des mesures de prudence qu’ils prennent car ils n’ont pas le choix. Le département d’Etat américain considère qu’Abou Mohammed Al-Halapi, celui que l’on a rencontré (même si les images qui sont publiées de lui sur Internet ne sont pas les bonnes), est mort depuis 2012.

J’imagine que pour un départ comme celui-là, on prend quand même certaines dispositions, même si vous aviez des contacts sur le terrain, en termes de sécurité ?

Nous avons pris des dispositions de sécurité mais en même temps, nous n’avions aucune garantie de ressortir vivant de ce reportage. Ce qui nous rassurait, c’est qu’on les connaissait, qu’on avait communiqué ensemble. Il y a une chose qu’il faut dire, pour ce qui est de la télévision, en tout cas, c’est qu’ils nous ont demandé une copie des images. Ils ont même, à un moment, demandé à ce qu’on fasse le pré-montage sur place : heureusement on a réussi à les dissuader du contraire.

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Arrivés sur place, vous étiez « encadrés » dès le début ?

Abou Mohammed Al-Halapi, notre fil conducteur, n’est pas venu nous accueillir en personne : il nous a envoyé sa garde rapprochée. Nous avons fait plusieurs escales, nous ne savions pas, jusqu’au dernier moment, si nous allions le rencontrer. Nous avons fait des détours totalement invraisemblables mais nous n’avions pas le choix : il y a des zones qui sont protégées par d’autres groupuscules, plus modérés mais soutenus par des démocraties occidentales, disposant d’un arsenal très important, qui sont capables d’ouvrir le feu sur un groupe de djihadistes, à raison ou à tort, ce n’est pas mon problème, sans savoir qu’il y a des journalistes au milieu…

De toute façon, être journaliste ne vous protège pas : vous êtes même encore plus une cible qu’autre chose.

Surtout en Syrie, en Irak, en Libye, jusqu’à il n’y pas si longtemps en Centre-Afrique…. Tu es une cible.

Quel est l’intérêt d’Abou Muhamad Al-Halapi d’un tel reportage ?

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Extrait du documentaire de Farouk Atig et Yacine Benrabia : « Syrie : les escadrons du djihad » / Spicee

Je ne suis pas dans sa tête mais ce que je peux dire c’est qu’il y a au moins une différence sur la méthode entre son groupuscule et l’Etat islamique, c’est qu’eux n’ont pas une stratégie de communication aussi massacrante que l’Etat islamique, impressionnante qu’on le veuille ou non. Peut-être qu’il a considéré qu’il y avait une sorte de déficit de communication. En tout cas, au moment où nous avons commencé à formuler notre « demande » de les rencontrer pour comprendre qui ils étaient, la conjoncture faisait qu’il a accepté assez vite.

 

Lui, vous a accepté. Est-ce que le reste du groupe également ?

Non, c’est toujours le problème de ces groupes. Tu finis toujours par remarquer qu’il y a un type qui te regarde mal. Tu dois soutenir son regard, sinon il peut le prendre encore plus mal mais en même temps, c’est ce type-là qui te cause des emmerdes. Il va demander si tu n’es pas un espion, si tu travailles avec les services de tels pays, etc. Nous étions officiellement, pour eux, deux journalistes arabophones, indépendants, qui veulent les rencontrer, comprendre leur logique. Ni la justifier, ni forcément la critiquer, parce qu’il y a des choses qui n’ont pas besoin d’être critiquées. Nous sommes journalistes, nous ne sommes censés être dans la morale.

TEASER Kamikaze from Spicee on Vimeo.

Ont-ils répondu à toutes les questions ?

Quand vous êtes face à un type recherché par le Département américain, et que tout d’un coup, vous êtes assez satisfait de vous car vous lui avez posé une question importante, ça fait un moment que vous y pensiez, il a tenté de détourner le sujet mais vous y êtes revenus. A ce moment-là, vous n’avez peut-être pas forcément envie de lui poser des questions sur le voile, les femmes, etc. Nous faisons notre choix.

Que cherchiez-vous à comprendre ?

Savoir qui était ce groupe par rapport au reste. La différence fondamentale, c’est qu’à mon avis, et ça n’engage que moi, ceux qu’on a rencontrés sont plus des soldats de la « guerre sainte », comme on la comprenait à l’époque d’al-Zarqaoui. Ces gens-là sont dans le fait religieux. On s’est levés à 4h du matin avec eux, on a prié avec eux, on a respecté leur rite, on les a suivis vraiment. Nous avons considéré que, du début à la fin, il fallait, non pas se mettre dans leur peau, mais respecter leurs habitudes.

Quelle est la différence entre leur guerre sainte et celle de l’EI ?

J’y viens. La leur est purement idéologique. Celle de l’EI est aussi politique. Eminemment politique. Ceux que nous avons rencontrés ne sont pas dans le politique d’où le déficit de publicité. Du côté de l’EI, c’est différent : décapiter les têtes de 25 personnes sur le bord d’une plage à Syrte, et faire la même chose à Palmyre, avoir les moyens de communications pour le montrer au reste du monde, sans avoir à payer un abonnement pour te faire de la publicité… c’est qu’ils ont réussi leur pari.

Mais les groupuscules que tu as rencontrés réalisent-ils les mêmes atrocités que l’EI ?

jeunes djihadistes femmesIls peuvent aller aussi loin. Mais dans la justification de « la guerre sainte ». L’EI n’a pas les mêmes arguments. Les groupuscules que nous avons rencontrés considèrent qu’un chrétien peut tout à faire vivre dans la même ville qu’un musulman. Mais si la ville est musulmane, le chrétien doit payer une taxe, ou partir, ou mourir. Dans les villes tenues par l’EI, il n’y a pas un seul chrétien. Ou du moins, ceux qui se sont vus proposer la possibilité de rester ne l’ont pas fait.

Quels liens entretiennent les groupuscules que vous avez rencontrés avec l’EI ?

Des ententes de « bon voisinages », on va dire. C’est la différence avec Nusra ou Al-Qaida  Ils ne sont pas en guerre contre l’EI. Et, soyons francs, une bonne partie en est issue.

Mais la « scission » s’est faite comment ?

Il n’y a pas eu de scission ce sont des questions territoriales, des querelles intestines, comme n’importe quel autre groupe. La brigade al-Batar (brigade du couteau) est la plus violente de Syrie. Leur chef nous a reçus vraiment très bien. Il tenait son petit bébé et lui faisait faire son petit rototo, avec la Kalach’ derrière. Ces gens-là sont aussi de simples papas.

TEASER BEBE from Spicee on Vimeo.

Vous humanisez des gens que la plupart des médias déshumanisent.

Comment ne pas déshumaniser quelqu’un qui décapite son prochain ? La question ne se pose même pas. C’est une évidence même ! Je ne vais pas te raconter certaines scènes que nous avons vécues, je ne peux pas les raconter. Mais en même temps, on a vécu des choses atroces pendant la guerre d’Algérie. Et je ne veux pas justifier ni le comportement du FLN, encore moins celui de l’armée française mais en réalité, le modèle de barbarie n’a fait que s’amplifier et se moderniser. La nature humaine à la base est totalement perfide.

Pour toi, c’est donc une guerre comme une autre ?

Non, je n’ai absolument pas dit ça. Ce sont des individus qui croient profondément en leur cause, qui sont des moudjahidines, des soldats de Dieu, des futurs martyrs, et nous avons le droit de leur demander pourquoi ils y croient fondamentalement.

Et alors, pourquoi ils y croient ?

Parce que « Credo quia absurdum », comme disait Tertullien, je le crois parce que c’est absurde.

C’est la foi en l’islam ? Certains disent que l’islam n’a rien à voir là-dedans.

Oui, l’islam n’a rien à voir là-dedans mais c’est le phénomène de groupe. Quand on a un ennemi commun, on devient ami. On se rend compte qu’on a aussi des différences. Leur ennemi commun, c’est Bachar al-Assad, qui doit partir de Syrie. En disant ça, je ne suis pas en train de faire l’apologie de ces hommes-là.

La seule chose qui réunit tous ces groupes, c’est la détestation du tyran, que certains hommes politiques français protègent. En revanche, la différence est sur la méthode, mais pas seulement. Ils ont ce même amour du bilad al cham , comprenez la « grande syrie », incluant la Palestine, le Liban, la Syrie actuelle, la Jordanie et même le sud de la Turquie. Pour ceux qu’on a rencontrés, la charia est la moelle épinière du djihad. Mais ils veulent aller plus loin, comme le décrivent certains savants de l’islam. Ils veulent reprendre Rome aux chrétiens et Jérusalem aux juifs.

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Qu’est-ce qu’ils vous ont dit sur « Charlie » ?

Ils adressent des menaces extrêmement violentes. Ils disent qu’ils vont arriver et couper la tête les uns après les autres, aux chrétiens, aux mécréants, qui ont osé laissé une telle chose arriver. Ils se sont sentis humiliés. Pour eux la France est l’émanation de ce contexte liberticide, où une société est capable de générer de telles dérives.

Est-ce que vous leur avez parlé de laïcité ?

Non. Je leur ai demandé s’ils considéraient que les crimes comme ceux atroces dont on a parlé et qui ne sont pas tout du fait de l’EI, pouvaient être pardonnés et si on était en droit de considérer que ces gens-là étaient des criminels. Eux, systématiquement, reviennent avec la justification de Bachar al-Assad…

Mais la France n’a rien à voir avec Bachar al-Assad.

En France, nous avons décidé, à un moment, de faire tomber Bachar al-Assad. Hollande avait pris cette décision internationale. Et finalement il y renonce sous la pression des Américains notamment. Et derrière ils bombardent l’Irak. Voilà comment eux considèrent qu’ils ont été humiliés et trahis par François Hollande.

Avez-vous rencontré des femmes ?

Il y a une cellule féminine djihadiste. Nous les avons vues sur les lignes de front dans la région de Lattaquié. Elles confectionnent des bombes. L’une d’entre elles était enceinte de sept mois (c’est la femme d’Abu Muhamad, mais elle est déterminée). Elles appellent toutes les femmes du monde à venir faire le djihad. Ou en contribuant dans les cuisines ou en allant sur la ligne de front. Certaines, cela se voit, ne manient pas des armes depuis longtemps. Celles qui nous sont présentées dans les médias, c’est de la communication. En réalité, elles sont sur la ligne de front.

TEASER Femmes from Spicee on Vimeo.

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