Solweig Ely a publié son témoignage, en 2011, dans un livre, Le silence et la honte, où elle raconte les dérives sectaires et les actes de pédophilie, dont elle a été victime au sein de la communauté des Béatitudes. Elle revient aujourd’hui sur le processus de manipulation qui s’opère dans ce genre d’embrigadement religieux.

Solweig Ely, au 61, janvier 2015. Photo : Elisabeth Parino / Eye Take

Solweig Ely,  janvier 2015. Photo : Elisabeth Parino / Eye Take

Solweig Ely fait partie des nombreuses victimes du père Pierre-Etienne Albert, membre de la communauté catholique des Béatitudes. En 2007, celui-ci avouera par écrits des attouchements sur 57 enfants âgés de 2 à 15 ans, entre 1975 et 2001. Solweig, elle, a été sa proie à l’âge de 9 ans, en 1989. Elle est sortie du silence une fois adulte et a porté plainte, même si ses parents ne l’ont pas soutenue dans sa démarche. Lors du procès de Pierre-Etienne Albert, en 2011, seules 38 victimes seront retenues, en raison des délais de prescription. Il avouera les attouchements, mais jamais les viols. Il prendra finalement 5 ans de prison.

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Aujourd’hui, Solweig est maman de quatre enfants : « On me demande toujours comment j’ai fait pour faire des enfants avec tout ce que j’ai vécu. Je réponds que justement, je ne voulais pas reproduire le même schéma. »

Quand on l’interroge sur la communauté des Béatitudes, pour comprendre les mécanismes d’embrigadement dans les sectes, c’est le nom de Gérard Croissant, le fondateur, le “gourou”, qui sort en premier. Frère Ephraïm, comme il se faisait surnommé. Lui et Philippe Madre, le modérateur,  étaient les deux “têtes de la communauté” : « Quand nous les avions reçus dans ma famille, une année à Pacques, c’était comme si on recevait le Pape ! » continue la jeune femme.

Gérard Croissant, surnommé Père Ephraïm, fondateur de la communauté des Béatitudes

Gérard Croissant, surnommé Père Ephraïm, fondateur de la communauté des Béatitudes

Pour resituer l’ambiance, un ancien membre, Alain Legros, qui a passé sa vie au service d’Ephraïm, décrit le fondateur ainsi : « Il devenait impossible d’échapper à son emprise. Si vous refusiez d’obéir, vous étiez considéré comme fou ou possédé. Il fallait accepter ou partir.» Gérard Croissant s’est évaporé dans la nature depuis 2007. Il aurait été repéré, il y a quelques années, dans un village, au Rwanda, puis en France. « Il ne vit pas de pauvreté et de chasteté, à mon avis », continue la jeune femme.

9782749913063C’est lorsque Solweig est petite que sa famille, auparavant athée, rentre dans la communauté catholique des Béatitudes, avec ses deux parents et ses frère et sœurs. Solweig ne laisse apparaître aucune rancœur envers ses parents. Lorsque le père de Solweig, il y a quelques années, a su qu’elle allait témoigner des crimes sexuels dont elle a été victime dans un livre intitulé Le silence et la honte, il avait demandé à la maison d’édition d’avoir un droit de regard sur le livre. « Mon éditeur lui a envoyé une fin de non-recevoir, mon père s’est pendu le lendemain. » Dès les premières pages du livre, Solweig raconte que son père et probablement sa mère, ne pouvaient pas ne pas être au courant de ce qu’elle subissait. « C’est dommage que mon papa n’ait pas lu le livre : il aurait vu que je ne l’accusais pas. Je n’ai fait que raconter ce qui s’était passé. Il aurait peut-être vu que je l’aimais profondément, malgré tout. »

Sur l’affaire de pédophilie, Georges Croissant et les autres responsables de la communauté affirment n’avoir jamais été au courant. Philippe Madre, entendu pendant le procès, déclare devant les caméras : « Non je n’ai pas protégé un pédophile ». Pourtant, Pierre-Etienne avait confié dès 1989 ses agissements auprès du “berger” de sa maison de Cordes-sur-Ciel : il sera seulement astreint à une prière et une mutation vers une autre maison.

Vivre de rien et tout donner

Le principe de la communauté est de vivre comme les premiers chrétiens, c’est-à-dire : vivre de rien. Les journées sont remplies par le travail collectif. Solweig ne voit ses parents qu’une heure par jour. Au fur et à mesure des années, les membres abandonnent tout ce qui leur appartient, comme il est convenu dans le règlement de la communauté. «Une sorte de mélange hasardeux d’héritage soixante-huitard et de vie monacale », décrivait un ancien adepte.

Solweig poursuit : « On fait vœux de pauvreté, et de chasteté pour ceux qui décidaient d’être moines et religieux. Mes parents, ma mère étant divorcée d’un ancien mariage, ont du faire chambre séparée pendant un an. ‘Ce que Dieu a uni, nul ne peut le désunir‘. Après une demande de dérogation auprès du Vatican, le premier mariage religieux est cassé, et ils ont ainsi pu vivre comme un couple.»

L'Abbaye-Blanche de Mortain où vivait Solweig Ely et sa famille, n'appartient aujourd'hui plus à la communauté des Béatitudes.

L’Abbaye-Blanche de Mortain où vivait Solweig Ely et sa famille, n’appartient aujourd’hui plus à la communauté des Béatitudes.

Tous les membres des Béatitudes abandonnent rapidement leur vie sociale en dehors de la communauté : plus de travail, plus de sécurité sociale… Ils travaillent bénévolement pour les Béatitudes et en deviennent rapidement dépendants. Ils vivent dans des logements mis à leur disposition : des monastères, des châteaux, des endroits magnifiques, prêtés par des mécènes. François Bayrou fait par exemple, partie des sympathisants des Béatitudes. La communauté se porte à l’époque très bien financièrement. Solweig et sa famille vivaient à l’Abbaye-Blanche de Mortain : « On a eu la malchance d’être dans l’un des plus lugubres monastères : il était beau mais en état de délabrement », se souvient Solweig.

Faiblesse et manipulation

Comment et pourquoi une personne entre dans une secte ? Solweig explique : « On peut prendre chaque personne qui est entrée dans ce genre de communauté : pour tous, il y avait une faiblesse, à un moment T, qui a été exploitée. En ce qui concerne ma famille, ma faiblesse c’était ma mère, qui était très manipulable et avait besoin de repères. C’était son contexte à elle. Il y a d’autres personnes qui vont être en rupture sociale, qui ne sentent pas intégrées dans la société. »

egliseComment ne pas se rendre compte que l’on court vers un enfermement néfaste ? La jeune femme, aujourd’hui attachée de presse, fait un parallèle avec le mouvement de radicalisation de jeunes qui partent faire le djihad : « Si tu prends un jeune, de but en blanc, et que tu lui dis que dans un mois et demi il va aller se faire sauter en Syrie, tu penses qu’il te croirait ? Il va te prendre pour une folle. Pourtant, un mois et demi après, il y sera. C’est un travail de fond, il y a, à un moment donné, la possibilité d’atteindre des personnes dans ce qu’elles ont de plus fragiles, de plus faibles, d’atteindre leur façon de penser. Les « gourous » savent s’insinuer dans l’esprit des gens pour les amener là où ils veulent. Toutes les personnes malléables, sont de futurs djihadistes… ou de futures victimes de sectes. »

>> Voir aussi : Engrenage, les jeunes face à l’islam radical en France, un documentaire de France 5

Mais l’entourage de cette personne, ne peut-elle pas être en alerte, ou du moins plus lucide sur la situation ? Comment une mère entraîne toute sa famille ? « J’avais un papa très intelligent, mais qui aimait profondément ma maman. L’amour rend aveugle. Finalement, maman a été tellement bien travaillée, convaincue, qu’elle a réussi à convaincre mon père. Il devait avoir lui aussi sa propre faiblesse. On a tous une faiblesse. Ça peut arriver à n’importe qui. Certaines personnes ont une fracture si énorme, qu’on les voit arriver à dix mètres et il leur suffit de peu de temps pour se faire manger le cerveau. Il y en a d’autres pour qui ça prendra plus de temps. Cela peut être des personnes intelligentes, bien pensantes, qui prennent du recul. Mais qui, prises sur le point le plus sensible qui est le leur, peuvent effectivement se retourner sans même s’en rendre compte. Et se demander ensuite comment ils en sont arrivés là, » poursuit Solweig. Pour elle, ceux qui ont été victimes d’une secte en ressortent encore plus forts. Quant aux bourreaux, ils ont pour elle toujours un intérêt personnel : d’enrichissement, machiavélique ou tout simplement obscène.

 

Pour aller plus loin, voici une documentaire réalisé en 2011 sur les dessous de la communauté des Béatitudes :

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