J’ai lu Echenoz d’un trait comme un shot de tequila

[Billet d’Alix] Au début il y a la sonnette de l’appartement. On sonne, ça sonne.  Nathalie fait des allers et retours porte-salon, tu m’excuses, je dois aller ouvrir. Des bonsoirs, comment ça va, oui ça fait des lustres, tiens je t’ai apporté une quiche, met les fleurs dans l’eau, elles ont pris un coup de chaud dans la voiture.

Des coupes qui tintent. Des conversations en pointillé, ah, non, on va pas parler boulot, on a dit littérature. Laurence, champagne ? Ah je ne dis pas non, je suis claquée, vous avez entendu ce qu’a dit Amélie Nothomb sur France Inter chez Trapenard, elle a dit que le champagne, contrairement à d’autres alcools provoquait une ivresse ascendante, donc vivent les bulles, élevons nous !!

C’est la soirée mensuelle, on profite de la fraîcheur du soir sur la terrasse en grignotant des Pringles Roast Chicken and Herbs. Profitant d’un temps mort, Laurence sort un livre de son sac, elle dit, je vais vous présenter mon roman. Non, allez taisez vous, Laurence va commencer, Antoine, tais-toi, non mais, on dirait des gamins. Vous avez décidément aucun respect. On est là pour la littérature, merde.

C’est un tout petit livre, dit Laurence, vous verrez, c’est vite lu.

Elle montre la couverture.

un an echenoz

Elle a des notes sur ses genoux, n’ose pas les lire, respire un grand coup.
Bon alors, c’est l’histoire de Victoire, une femme qui retrouve au petit matin son compagnon mort à côté d’elle dans le lit. Bizarrement, sans chercher à en savoir plus, oui elle n’appelle pas de médecin pour vérifier – elle se sauve. Elle retire de l’argent à la banque, fait son sac et part en direction du Sud-ouest. Elle loue une villa à Saint-Jean-de-Luz. Mais très vite ses économies diminuent, elle décide de quitter la location pour d’autres moins coûteuses, puis des hôtels de plus en plus minables, 10000 francs en poche et des poussières, ce n’est pas rien mais si l’on n’a rien d’autre en vue, c’est presque rien, elle va s’en rendre compte.

Ce livre m’a ému parce qu’il pose des questions, comment on peut basculer, se marginaliser, à quoi ça tient de vivre une vie normale, c’est quoi la normalité. Enfin, des questions. J’ai un extrait à vous lire, c’est le début du roman.

« … toutes les souillures blotties dans les encoignures… »

« Victoire, s’éveillant un matin de février sans rien se rappeler de la veille puis découvrant Félix mort près d’elle dans leur lit, fit sa valise avant de passer à la banque et de prendre un taxi jusqu’à la gare Montparnasse. Il faisait froid, l’air était pur, toutes les souillures blotties dans les encoignures, assez froid pour élargir les carrefours et paralyser les statues, le taxi déposa Victoire au bout de la rue de l’arrivée. »

Silence sidéré autour de la table basse en teck. La maîtresse de maison, en mode automatique, apporte les toasts au chèvre en criant, excusez-moi d’interrompre mais servez-vous vite, ça va refroidir. Prenez les serviettes qui sont là.

Après la lecture d’un texte il y a toujours un moment où il faut revenir au monde. L’histoire a l’air étrange, le ton insolite. « … toutes les souillures blotties dans les encoignures… » résonnent à l’intérieur de ma tête sans que je parvienne à identifier l’émotion. Laurence se perd dans ses notes, j’ai un autre passage à vous lire, attendez, je vais le retrouver… Sylvie n’est pas convaincue, elle dit, le texte est froid, opaque, on dirait que le narrateur n’a aucune empathie pour son personnage, ouais bof.

Laurence pique du nez dans son verre de Coca.

Et puis brusquement, l’association champagne Echenoz provoque une sorte de précipité, ça déborde comme une digue qui se fissure. D’un coup, Jacques  pivote vers Marie, il claque dans ses doigts, ça me fait penser au film, Psychose, tu sais quand l’héroïne après avoir volé de l’argent dans la caisse de son bureau s’enfuit, tu vois… Pas du tout, rien à voir, elle n’a pas de macchabé dans son lit. Non, mais elle prend la fuite et on ne sait pas trop pourquoi non plus… N’empêche un super film, oh et puis, Anthony Perkins dans le rôle du névrosé, c’était quoi son nom dans le film? Allan machin chose… La mère… Et la scène de la douche, Antoine arrête avec le couteau ! T’es vraiment déchaîné ce soir. Ça continue, Hitchcock, la pulpeuse Janet Leigh, le masterpiece du maître du suspense, Les Oiseaux, non attend Fenêtre sur Cour ça c’est son chef d’oeuvre… et puis à une soirée littéraire, on parle français s’il te plaît, sacré Hitch, il n’a pas pris une ride. Qui est-ce qui reprend du champagne, il faut le finir. Non pas toi, t’as eu ta dose.

On a oublié Echenoz.

Elle avait dit, une centaine de pages. J’ai acheté ledit roman opaque le samedi suivant. Jean Echenoz, loin d’être un débutant, prix Médicis (1983) pour Cherokee et prix Goncourt en 1999 pour Je m’en vais.

« Si nous ne nous perdions pas, nous serions perdus »

J’ai lu Un An d’un trait comme un shot de tequila.

L’intrigue m’a cueillie, imprévisible, à l’image de la descente aux enfers de Victoire, qui loue un vélo, se le fait voler, poursuit à pied, fait du stop, patine, glisse sans pouvoir arrêter sa chute. Il est un temps où son aspect est si sale et négligé qu’elle ne peut plus envisager de trouver un emploi, de faire du stop, trop tard pour la prostitution, elle est égarée. Poussin, un personnage rencontrée par Victoire explique : « Si nous ne nous perdions pas, nous serions perdus ».

Et puis le style Echenoz, tonique, ludique. Du son, du mouvement, des changements de points de vue qui nous prennent par surprise, on part en voyage avec lui, eux, elle.

L’héroïne prend le train…
« Rien en somme sur quoi se pencher longuement sans lassitude, mais l’intérieur du train, à moitié vide en cette saison, n’apportait guère plus de spectacle. Un couple âgé, trois hommes seuls dont un masseur endormi, deux femmes seules dont une enceinte puis une équipe d’adolescentes à queues de cheval, appareils dentaires et sacs de sport, en route vers le match nul.»Son ami monte l’escalier qui conduit à sa chambre d’hôtel…
 »
Victoire laissait la porte ouverte et, pendant que Gérard montait l’escalier, les côtes du velours noir produisaient en se frottant les unes aux autres une plainte étouffée, granuleuse, évoquant un roucoulement de pigeon en apnée, dont la tonalité s’aiguisait comme Gérard grimpait de plus en plus vite. »Merci M. Echenoz, merci.

Alix

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