«Les journalistes sont effrayés à l’idée de se réinventer»

Dans le cadre du Monde Festival, ce samedi 20 septembre, une conférence orchestrée par Sylvie Kauffmann avait pour thème : « Informer le monde ». L’occasion de connaître un peu mieux la vision actuelle du journalisme aux Etats-Unis.

Autour de la table : Paul Steiger, ancien rédacteur en chef du Wall Street Journal et actuel directeur de ProPublica, un magazine américain gratuit, spécialisé dans l’investigation ; Dick Stevenson, rédacteur en chef chargé de l’Europe au New York Times ; et Frédéric Filloux, responsable du numérique aux Échos.

Quelles pistes ont été explorées par la presse papier pour s’adapter au numérique ? Comment les journalistes doivent-ils réinventer leur métier face à ces changements de paradigmes ? Pourquoi est-il essentiel de défendre le journalisme d’investigation dans nos démocraties ? tumblr_m3mjki6xxb1rrpm57o2_r1_1280

S’adapter au numérique

Dick Stevenson : « La presse traditionnelle est remise en question et le sera continuellement. On remet en cause la tradition de la presse « papier centrée ». Au New York Times, nous avons dû avoir une attitude d’humilité. Nous avons appris, à nos dépens, que nous ne pouvions pas penser qu’un journal est éternel. Il faut repenser sans arrêt ce que nous faisons, prendre en compte les modifications du paysage financier, de l’attente des consommateurs. La base d’une stratégie à long terme, dépendra moins des revenus du papier. Nous ne cherchons pas davantage de lecteurs.

Aujourd’hui, chaque article doit trouver son propre public.

La page d’accueil d’un site n’est pas le lieu où se déroule le plus de partages d’information. Il faut revoir notre façon de présenter les articles. Il faut davantage comprendre notre public. Trouver le bon public pour un article particulier et établir une conversation particulière avec, en écrivant par exemple : « N’hésitez pas à nous recontacter. » Le lecteur doit s’engager dans une relation avec nous. Il faut changer la culture de la salle de rédaction, la façon dont le rédacteur penser son métier.

La page d’accueil est une reproduction fidèle d’une page papier. Mais, aujourd’hui, le public veut lire l’information sur son smartphone. C’est là que nous devons être. Nous devons trouver d’autres façons de présenter ce que nous faisons et rentrer en contact avec le public. Beaucoup de personnes ne vont pas sur la page d’accueil. Ils vont d’abord sur Google. L’important est donc le titre, l’URL. Les termes de votre papier doivent être facilement utilisables par Google. 

Les journalistes sont effrayés à l’idée de se réinventer. Il faut relever ce défi, plutôt qu’aller contre cette tendance. Si vous la combattez : vous allez perdre. »

Financer le journalisme d’enquête

Paul Steiger : « Nous n’avons plus autant d’enquête, qu’il y a 5 ou 6 ans. Et cela va s’aggraver avant de s’améliorer. Seuls les médias traditionnels continuent d’en faire, mais dans l’ensemble, ça se fait de moins en moins. Or, les personnalités ont de plus en plus d’influence sur nos institutions…

Nous avons commencé, en 2008, grâce à l’argent d’un couple de milliardaires. Ils voulaient investir 10 millions de dollars par an, dans le journalisme d’enquête. J’ai rédigé le projet ProPublica. Tout ce que nous faisons, nous le publions et c’est gratuit. Nous souhaitons mettre en lumière les abus de pouvoir. Au début, nous étions 20 journalistes.

Plutôt que de réunir des anecdotes et trouver des experts, nous pouvons créer nos propres bases de données statistiques. Nous avons par exemple créé Dollars for Docs, où nous diffusons une liste de médecins, en expliquant s’ils sont payés ou non par l’industrie pharmaceutique. Le gouvernement fédéral voudrait reprendre cet outil pour organiser le plan Obamacare

Nous ne sommes pas la seule réponse : nous faisons partis de la réponse. »

Vers une presse d’algorithme ?

Frédéric Filloux : « C’est vraiment le moment pour être journaliste. Ce métier a un avenir intéressant car les médias sont si variés. Il y a peu d’organismes de presse qui peuvent continuer à faire du journalisme d’enquête, car c’est très cher. On ressent un manque. Le fait que des journaux comme le New York Times, Le Monde ou Les Échos s’en sortent ne doit pas cacher qu’un certains nombre de médias font d’énormes pertes.

La presse papier est dans l’ensemble morte. Faire payer des abonnés, c’est très compliqué. Il y a aussi un changement de paradigme dans la concurrence. Prenez Flipboard, par exemple. Ce sont les meilleurs en marketing, en ingénierie. Mais pas en journalisme. Et ils s’en fichent. Il y a encore un marché pour le contenu de qualité. Comment arriver à le fournir ? »

Paul Steiger : « BuzzFeed est une main invisible sur le marché. Ils proposent de meilleurs salaires aux journalistes. Google peut faire venir les annonceurs sur Internet, grâce aux algorithmes. »

Dick Stevenson : « Nous ne souhaitons pas que nos meilleurs éléments aillent vers ce nouveau type de presse. Mais il est toujours bon de constater que le marché vit ! BuzzFeed est l’exemple typique de quelque chose parti de zéro. En plus, c’est amusant. Mais ils sont aussi sérieux. En matière de journalisme d’investigation aussi. Ils ont fait un reportage en Syrie. »

Frédéric Filloux : « C’est juste mais l’article sur la Syrie, c’est peu de choses. Est-ce que recruter un bon reporter est une question de marketing ? Dans quelle mesure peuvent-ils faire un produit haut de gamme en partant d’un produit bas de gamme ? »

Dick Stevenson : « Notre société va devenir de plus en plus tributaire de la façon dont ce type d’organismes évolue. C’est pourquoi le journalisme d’investigation est de notre responsabilité. Il faut faire quelque chose qui plaît aux masses, de façon créative et faire du journalisme sérieux. »

Propos recueillis par Margaux Duquesne

2 réflexions sur “«Les journalistes sont effrayés à l’idée de se réinventer»

  1. Merci pour cet article. Il est nécessaire de défendre le journalisme d’investigation dans nos démocraties. Il nécessaire aussi que la vie des réseaux et des communautés virtuelles, décalque de la vie réelle dans le champ digital, devienne un nouveau terrain d’investigation pour les journalistes. Selon moi, un nouveau traitement journalistique est indispensable pour mettre en valeur la richesse de ce qui s’y passe et lui donner du sens.

  2. Pingback: «Les journalistes sont effrayés à l’idée de se réinventer» | Blog d' une attachée de presse

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