L’école du futur vue par Antoine Compagnon

Rencontré au Collège de France où il enseigne, Antoine Compagnon est un homme de lettres qui vit avec son temps. Candidat à l’Académie française en 2013 (Xavier Darcos sera finalement élu), cet écrivain et universitaire, révélé au grand public par la chronique radio et l’ouvrage Un été avec Montaigne, réfléchit à l’évolution de l’enseignement en France. Il revient sur le phénomène « Mooc », les cours en ligne ouverts et massifs, et l’impact des nouvelles technologies sur notre manière de consommer la littérature. 

Pour vous, les questions liées à l’éducation, en France, sont-elles politisées?

Antoine Compagnon occupe depuis 2006 au Collège de France, la chaire «Littérature française moderne et contemporaine : histoire, critique, théorie ».

Antoine Compagnon occupe depuis 2006 au Collège de France, la chaire «Littérature française moderne
et contemporaine : histoire, critique, théorie ».

Les questions techniques deviennent politiques, contrairement à ce qui se passe dans beaucoup d’autres pays. Cela ne concerne pas uniquement l’éducation d’ailleurs,cela peut toucher à la santé,la justice, l’urbanisme… En France, ces questions sont très vite l’objet de clivages politiques. En particulier lorsqu’il s’agit d’éducation. Par exemple, sur les meilleures méthodes d’apprentissage de la lecture, de la règle de trois ou de la division, il est difficile d’avoir une discussion qui reste sur le plan des meilleures pratiques. Nous pourrions arriver à un relatif consensus dans les rapports d’évaluation. Nous pourrions même avoir un relatif consensus sur les solutions. Mais une fois que la Droite ou la Gauche est au pouvoir, un accord sur le diagnostic ou les solutions s’effrite très rapidement.

La question de l’éducation concerne tout le monde : chacun de nous est passé par l’école donc nous avons tous un avis là-dessus. C’est un sujet particulièrement difficile à traiter et à maintenir sur le plan des méthodes.

Pourquoi y a-t-il si peu de réactivité et de créativité, dans l’Éducation en France?

Il y a des expérimentations : dans la loi actuelle, il y a la possibilité d’expérimenter et quand on voit ce qui se fait dans différents établissements, ces expérimentations existent bien. Ce qu’il n’y a pas,c’est une diffusion,une publicité pour les bonnes pratiques, les méthodes innovantes. Elles disparaissent une fois que les individus qui les ont mis en œuvre quittent leur établissement. Il y a des choses bien mais le système,dans son ensemble,peine à faire circuler ces expérimentations, à les transformer, à les généraliser. Il y a beaucoup d’intermédiaires entre une volonté politique qui peut s’exprimer, au niveau de la rue de Grenelle [le ministère de l’Éducation] et dans les écoles. Nous oublions que l’école de la IIIe République était toute petite : le ministère de l’Éducation nationale était très restreint. Nous ne pouvons pas faire de comparaison avec la situation actuelle. Pourtant, les structures ne se sont pas véritablement adaptées à une école qui est d’une autre dimension.

>> Lire : Antoine Compagnon « les réformes du système éducatif deviennent très vite politisées »

Pensez-vous que la technologie peut être un facteur pour tirer ce système éducatif vers le haut ?

Elle peut améliorer si elle intervient au bon moment, elle peut aussi détériorer. Je ne pense pas que ce soit une solution miracle. Nous pouvons imaginer des techniques numériques pour des éléments de remédiation mais ces techniques ne sont efficaces que s’il y a motivation de la part des élèves, et celle-ci fonctionne mieux s’il y a une interactivité.

Nous pouvons avoir les plus belles classes électroniques du monde, je ne suis pas certain que ce soit plus efficace qu’un tableau noir et un bâton de craie.

Qu’en est-il des Mooc au Collège de France ?

Le Collège de France est le premier site francophone, de l’enseignement supérieur. En 2012, nous en étions à environ 19 mil- lions d’heures de cours téléchargés, depuis que les cours du Collège de France sont en ligne, c’est-à-dire depuis 2007. Cet établissement a évidemment un avantage compétitif sur ce marché puisque nous sommes une cinquantaine de professeurs qui faisons tous de nouveaux cours chaque année, d’un niveau assez élevé. Aujourd’hui, la plupart des professeurs sont convaincus dans l’idée de mettre leurs cours en ligne. Ils sont proposés sous forme audio, et maintenant sous forme vidéo, en français, en anglais et pour certains cours en chinois. Quand on regarde sur iTunes U, l’offre Collège de France est énorme.

>> Lire : La France s’en Mooc ? 

Ce ne sont pas des Mooc, puisque ce sont des cours magistraux d’une heure, alors que les Mooc sont sous un format beaucoup plus réduit, au maximum de 15 minutes. Ce sont plutôt une série de clips. Ce qui caractérise les Mooc ce sont les forums interactifs et les exercices pour l’évaluation et éventuellement pour l’accréditation. Nous n’avons pas de réseau social d’accompagnement. Cela pourrait venir plus tard, mais il faudrait un gros investissement. Pour le moment, le format des cours magistraux téléchargeables, « podcastables » a un immense succès. Nous n’allons certainement pas le supprimer de manière inconsidérée : la formule fonctionne bien. Au Collège de France nous n’avons pas d’étudiants, il n’y pas d’examens : quel serait le public de nos Mooc ? Serait-il le même que celui des cours magistraux ?

Le passage aux Mooc demanderait aussi de penser ses cours différemment ?

Il faudrait déjà recruter du personnel pour gérer ces sites, répondre aux questions, proposer des exercices, des documents d’accompagnement… Ce serait une opération assez coûteuse. Le budget d’un Mooc est d’environ 50 000 à 60 000 dollars ! Un bon Mooc est très cher et il ne faut pas faire de Mooc médiocre.

Pour quelque chose qui ne rapporte pas d’argent…

antoine compagnon

Antoine Compagnon

Si d’avenir les Mooc pouvaient rapporter de l’argent, ce serait en faisant payer les diplômes. Or, il n’y pas de diplômes du Collège de France : les cours ici sont libres et gratuits. Donc il y avait une extension naturelle des cours publiques au centre du quartier latin, vers ce public mondialisé. Nous avons changé d’échelle : les cours disponibles ici le sont dans le monde entier. Ils sont téléchargés à près de 50 % hors de France. C’est beaucoup. Cette diffusion numérique n’est pas financée par l’État mais par le mécénat de la Fondation Bettencourt-Schueller. En France, il y a très peu de Mooc. Les rares établissements francophones qui en fournissent sont l’École polytechnique fédérale de Lausanne, l’université de Genève, l’université de Lausanne, quelques cours d’HEC… Les établissements francophones sont peu présents.

N’est-ce pas là une volonté française de conserver ses élites, en n’aidant pas à la démocratisation du savoir ?

Est-ce que les Mooc démocratisent le savoir ? Nous n’en savons rien. Pour le moment, le résultat n’est pas très positif. L’ambition des Mooc, quand ils sont apparus il y a quelques années, était en effet la démocratisation de l’enseignement supérieur. Les résultats, au bout de deux ans, puisque qu’ils ont commencé en 2011, ne sont pas du tout positifs. Le taux d’abandon varie entre 90 et 95 %, pour certains cours, et ceux qui arrivent à la fin des Mooc, obtenant leur certification, sont en majorité des personnes déjà diplômées. Donc ce n’est pas un premier diplôme. Ce qui rejoint la question de la motivation : les gens qui se lancent tout seul, sans avoir appris une discipline de travail et sans diplôme, au préalable, se sont ceux qui massivement abandonnent ces cours. Les statistiques de la fin de 2013 sont assez décevantes du point de vue de la démocratisation de l’enseignement supérieur par les Mooc. Ils sont efficaces auprès d’un public déjà diplômé : ils sont aujourd’hui plus efficaces en formation professionnelle qu’en formation initiale.

Que pensez-vous de l’initiative du ministère de l’Enseignement supérieur FUN (France Université Numérique), lancée il y a quelques mois ?

Il y environ vingt cinq Mooc sur ce site. Cette initiative surprend les personnes du métier puisqu’elle est « top-down » au lieu d’être « bottom-up », comme fonctionne le monde numérique en général. Elle donne une certaine facilité de financement aux établissements français pour produire des Mooc. Le résultat confirme ce que je disais tout à l’heure : les Mooc les plus suivis sont ceux offerts par le CNAM [Conservatoire national des arts et métiers], qui vise un public recherchant une formation professionnelle. Les autres sont plutôt des Mooc de culture générale. Ils vont en remettre environ 25 nouveaux avant l’été. La question qu’il est légitime de se poser est : les Mooc actuellement sur la plateforme FUN passeront-ils sur Coursera ? Ce n’est pas absolument certain.

Nous ne pourrions pas faire notre propre Mooc, « à la française »? Pourquoi ne pas avoir fait développer nos propres plateformes par des développeurs français ?

Cette démarche peut surprendre puisque elle part du centre. Par ailleurs, il y a un certain nombre de start-up de Mooc indépendantes : elles se sont lancées notamment dans l’offre aux entreprises. Il y a un modèle économique beaucoup plus facile, réaliste, en s’adressant aux entreprises, auxquelles un produit adapté peut être offert. C’est probablement là que se trouve l’avenir des Mooc aujourd’hui, de manière plus réaliste. Aux États-Unis, il y a Georgia Tech qui propose des cours de «computer sciences», intégralement en ligne. C’est le premier programme qui donne vraiment un diplôme intégralement en ligne – un master « Computer sciences ». Il est fait en collaboration avec AT&T : ce sont eux qui financent et une grande partie des participants aux Mooc sont des employés du géant des télécoms. C’est un modèle de formation professionnelle.

Dans un autre domaine, pensez-vous que l’e-book puisse faire du tort au livre papier ?

Il y a certainement un équilibre qui s’établira. C’est vrai que pour partir en voyage, l’e-book est plus pratique que des gros volumes. Si j’ai envie de lire un roman et que je peux le trouver sur le champ, à n’importe quelle heure du jour et de la nuit, je l’achète en ligne.

Un été avec Montaigne, a été publié en mai 2013. Il est adapté des chroniques radiophoniques d’Antoine Compagnon, sur France Inter, pendant l’été 2012. Le livre a été tiré à plus de 90 000 exemplaires.

Un été avec Montaigne, a été publié en mai 2013. Il est adapté des chroniques radiophoniques d’Antoine Compagnon, sur France Inter, pendant l’été 2012.
Le livre a été tiré à plus de 90 000 exemplaires.

Vous, qui êtes un homme de lettres, ne pensez-vous pas qu’il n’y a pas là la magie du livre ? 

Il y a peu de temps, quand j’étais à New York, un étudiant de doctorat est venu me voir en me disant qu’il avait commandé un livre et que celui-ci avait un défaut, qu’il ne savait pas quoi en faire. Les pages n’étaient pas découpées : il n’avait jamais vu cela et il pensait qu’il fallait le jeter ! J’ai du lui expliquer comment le découper (rires). Il y a des choses qui ne sont pas du tout réglées avec les e-book : si j’achète un livre, par exemple, je ne peux pas le prêter à quelqu’un. C’est plutôt cela le problème que je vois. En fait,nous n’achetons pas les livres : nous les louons. Et nous les louons cher.

C’est ainsi le même problème que pour les téléchargements de musique ?

Oui, d’autant que le livre est un objet qu’on a toujours prêté, il n’est pas lu que par une seule personne. Le livre que j’achète sur Internet, il est lu une fois et puis il est oublié.

Et puis, nous n’avons pas l’objet pour nous rappeler que nous l’avons lu…

C’est vrai qu’avec un vrai livre, nous avons une mémoire très spatiale, nous nous souvenons d’un passage au milieu du livre, par exemple, en haut de page ou à gauche. Avec l’e-book, c’est une autre mémoire : nous faisons une recherche et nous trouvons le mot que nous voulions. La mémoire se transforme. Nous risquons de perdre cette mémoire spatiale.

Et quelle mémoire gagne-t-on?

Je ne sais pas. Il faudrait voir avec les générations suivantes qui n’ont lu qu’en ligne.

Est-ce que Amazon, ou les magasins en ligne, mettent en danger le métier de libraire ?

Il y a beaucoup de vulnérabilités dans le système qui est en train de se développer. Les disquaires ont disparus ! Les libraires, dans les villes américaines n’existent plus et dans les grandes villes françaises il y en a de moins en moins. Le problème n’est pas seulement le livre : Internet offre une immense quantité de choses et la nécessité d’être guidé vers cette offre pléthorique. C’est ce que faisaient les libraires. Aujourd’hui,il y a d’autres moyens d’être orientés. Alors est-ce que ce seront des algorithmes qui nous recommanderont tel livre, parce que nous avons lu tel autre ? Est-ce que cela pourra remplacer les libraires ? Vous avez l’air d’en douter.

Je trouve juste qu’on perd en rapports humain : plutôt que de se faire conseiller par une personne qui l’a lu, nous allons être conseillés par des algorithmes. Mais ces derniers trouveront certainement tous les livres qui nous correspondront parfaitement.

Auparavant, tout le monde ne se faisait pas conseiller par le libraire. Il y a des types de clients différents : ceux qui viennent et qui savent ce qu’ils cherchent et ceux qui ont besoin de ce dialogue, de cette interaction.

Vous allez encore chez le libraire ?

J’ai la chance d’avoir une librairie, rue des Écoles,en face du Collège de France : donc, oui.

Ainsi les librairies à proximité des universités et des écoles ont plus de chances de survivre ?

Oui, mais il y a de moins en moins d’universités en centre ville. Combien de librairies ont fermé dans ce quartier latin ? Elles ont été remplacées par des magasins de vêtements. Les grandes librairies du boulevard Saint-Michel vont toutes fermer. C’est une question de rentabilité.

Propos recueillis par Margaux Duquesne, pour L’Informaticien de mai 2014.

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