Lettre d’insultes d’une spin doctor à une journaliste

En regardant le récent documentaire Jeu d’influences sur le métier de spin doctor, diffusé sur France 5 et décliné en serious game, je me suis rappelée que j’avais moi-même eu affaire à une femme exerçant cette activité. J’ai eu la mauvaise idée de vouloir l’interviewer sur sa profession. Cette expérience réunit un bon paquet de pièges lancés aux journaliste pour influencer leur travail. Un cas d’école qui a le mérite de m’avoir appris ce que veut dire le mot « sagouin »

In the loop, réalisé par Armando Iannucci, sorti en 2009.

In the loop, réalisé par Armando Iannucci, sorti en 2009.

En mai 2011, lors de l’e-G8 (un grand forum organisé pour réfléchir aux enjeux d’Internet), j’ai rencontré une femme, qui s’est présentée, de manière très cash : « Bonjour, je m’appelle Micheline [le nom a été modifié]. Je suis spin doctor. » Serioulsy ? Un spin doctor est un conseiller en communication au service d’une personnalité politique ou d’un dirigeant d’entreprise. Il intervient en temps « de crise », contrairement à un simple communicant. Ce conseiller spécial, que les journalistes renomment souvent «l’homme de l’ombre », est amené à diriger l’opinion en faveur du responsable pour lequel il travaille. To spin signifiant « faire tourner » (l’information). 

Pour recontextualiser, à cette époque, j’avais 26 ans, je faisais mes premier pas de journaliste et j’étais ravie de rencontrer une personne exerçant ce métier. Sauf que… malgré mon jeune âge, une question me turlupinait… Se présentait-on ainsi lorsqu’on était spin doctor ? Je pensais que c’était le genre de profession qu’on ne criait pas sur les toits, pour conserver un minimum de discrétion. Rapidement, j’ai essayé de savoir pour qui elle travaillait, parce qu’on m’avait prévenue : « Beaucoup de gens s’auto-proclament spin doctor, alors qu’il y a un grand nombre de charlatans… ». 

Spin doctor, c’était aussi un groupe de musique des années 90. 

Évidemment, Micheline m’a tout de suite remis les points sur le i : « Je ne confierai jamais pour qui je travaille ». Elle rajoutera plus tard : « Aucun article, aucune émission de radio ou de télévision ne vaut la confiance que me font mes clients ». Evidemment. Quel politique voudrait que le public sache qu’il a eu besoin de faire appel à un spin doctor ? Ce serait, de fait, un aveu de faiblesse… Mais il était donc difficile de savoir à qui j’avais à faire.

>> A l’époque, justement, Télérama venait de sortir un gros dossier sur l’influence des think tank sur les politiques (certains noms ou informations ne doivent plus être à jour, mais les grandes lignes restent intéressantes).

Je vais vous résumer brièvement la suite des évènements. Micheline venait de sortir un livre. Moi je voulais sortir une interview d’une spin doctor. Oui, en fait, les choses sont souvent aussi simples que cela : tout le monde a un intérêt et rien n’est gratuit. Je propose ce sujet à l’une des rédac’ chef avec qui je travaillais à l’époque. Elle m’avait répondu : « Sans nom de patron ou d’anecdote ancrée dans un contexte, je crains le pire ! » Dieu qu’elle avait raison. Le pire allait vite arriver. 

Je vous passe les nombreux mails échangés avec Micheline, les rendez-vous en amont pour « préparer » le tournage (oui, finalement, j’allais réaliser une interview vidéo pour une webTV associative). Je lui ai demandé qu’on le réalise soit sur son lieu de travail, soit chez elle, pour la remettre dans son contexte, c’est toujours mieux. Mais hors de question pour elle de le faire chez elle, et elle n’avait pas de bureau. Je lui proposais donc un lieu, à Paris : « C’est tout ce que je n’aime pas. Un grand espace alors qu’il faut un espace intime, plafond bas, lumière tamisée. J’ai un métier de l’ombre, il faut un espace d’ombre et de petites lumières.» Ok, ok, le lieu n’avait pas vraiment d’importance, je voulais bien passer là-dessus surtout que ça semblait lui tenir à coeur. Finalement, elle trouvera elle-même un lieu. « Je te fais confiance pour garder le côté pro de l’interview et pas le côté rocambolesque du tournage ! ». Oups.

Elle s’en souviendra…

Plus elle était « entreprenante« , plus j’étais agacée et je regrettais de m’être embarquée là-dedans. Je lui ai signalé, pensant que ça la calmerait un peu, « d’arrêter d’essayer de tout gérer et de me laisser faire mon boulot ». Comme elle me posait mille questions sur que ce que j’allais lui demander, je lui avais donné les thèmes que nous allions aborder, les « grandes lignes » comme on dit, lui précisant que je ne voulais pas trop m’y attarder pour garder un peu de « spontanéité » lors de la vidéo :

  • son expérience personnelle (pourquoi avoir choisi ce métier, etc.)
  • la communication en mutation (avec les nouveaux médias)
  • la gestion de l’image des grands chefs d’entreprises
  • presse et communication (pourquoi chacun doit rester à sa place)

Mais le matin de notre rendez-vous, Micheline m’a carrément envoyer SES propres questions : « Tu en fais ce que tu veux mais je te passe ces questions qui me viennent à l’esprit (…) Je parle souvent vite et donc si nous devons faire un reportage un peu long, il faut que tu aies plein de munitions» J’avais 26 ans… mais QUAND MÊME. Je ne pensais même pas que c’était possible d’oser une telle chose.  J’ai failli tout annuler à la lecture de ce mail. Finalement, j’ai pris sur moi et j’ai fait comme si je n’avais jamais lu ce mail. Comme il fallait s’y attendre, l’interview n’était absolument pas naturelle. Comme elle ne pouvait pas citer d’anecdotes sur ses propres clients, il n’y avait aucune plus-value. En gros, une heure sur la communication politique… sans grande nouveauté.

Quelques mots d’amour

J’ai tenté de comprendre en lui écrivant plus tard : « Je n’ai pas trop compris pourquoi tu m’as envoyé des questions, le matin-même ? Fais-tu ça quand tu as une interview ? De mon côté, quand j’interviewe quelqu’un, j’aime le faire de manière indépendante. » Ce à quoi elle m’a répondu : « Pour les questions, de grâce ne te vexe pas. Non bien sûr je ne fais jamais ça. Mais comme tu m’as envoyé deux ou trois trucs, je me suis dit : « Oh la la il n’y en a pas assez, je vais lui envoyer d’autres pour exemple »» Et pour couronner le tout, elle voulait aussi voir le reportage avant publication. MAIS BIEN SÛR. 

Finalement, on l’a vraiment monté, ce sujet. Mais même avec le meilleur monteur du monde, c’était nul, sans grand intérêt. J’ai donc décidé de ne pas le publier. Je crois que j’ai tout remis sur la tête de mon rédacteur en chef (ça sert aussi à ça un chef 🙂 ) : « Le reportage n’a pas été validé par mon rédacteur en chef, car il n’apporte malheureusement pas de nouveauté sur le sujet, par rapport à ce que le public sait déjà sur les spin doctors. Il a décidé donc de ne pas le publier. »

Ce qui n’a pas manqué de mettre Micheline en colère. Elle m’a envoyé ce mail que j’ai failli encadrer :

Bonjour Margaux
Franchement ce n est pas du tout correct
Primo tu aurais ou me me dire
Secundo c est Tres incorrect
Tertio tu m as mobilisé du temps alors que je n en ai pas
Tu ne t excuses même pas
Pour qui tu te prends !
Je ne suis pas contente de cela
Non je ne comprends pas la bêtise et la prétention
Non je ne fais pas comme si rien n était
Ce n est pas tant l importance ou pas du truc
Ce sont des principes
Vs n avez pas le droit de vs comporter comme des sagouins
Je défends la presse
Je défends les journalistes
Pas les imbéciles
Alors ça c est trop fort
(…)
Vs avez été nul
Salut
*La syntaxe et l’orthographe n’ont pas été modifiées.

Jeu d’influences

prendre-appel-550x344Bon sinon, je vous conseille de jouer à Jeu d’Influences, un serious game réalisé par Luc Hermann et Julien Goetz, pour découvrir la communication de crise. J’ai trouvé ce jeu instructif, mais surtout très prenant : la musique, le fait qu’on soit le « héros-salaud » de cette histoire. Ça ne fait pas de mal de se mettre dans la peau du PDG d’une entreprise en plein naufrage. Rien de mieux pour comprendre le rôle d’une communication de crise, et l’influence de chaque pas dans le champ médiatique. Du tweet, à la petite phrase en allant jusqu’à l’interview en plein JT, chaque prise de parole est mûrement réfléchie par des pro de la com’. Et les journalistes sont utilisés pour diffuser telle ou telle info à un moment précis.

Ce jeu en ligne interactif accompagne la récente diffusion sur France 5 d’un documentaire en deux parties réalisé par Luc Herman et Gilles Bovon et produit par Premières Lignes :

>> Revoir en replay le volet 1 du documentaire Jeu d’Influences : les stratèges de la communication. « Les crises ».

>> Revoir en replay le volet 2 « Les politiques »

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En 2011, un documentaire avait aussi été diffusé sur France 3  : Les secrets des gourous de l’Elysée, réalisé par Cédric Tourbe et produit par Christoph Nick. Ce film tire les portraits de Gérard Colé et Jacques Pilhan, les hommes de l’ombre de François Mitterrand.

À voir aussi :

>> La dernière émission d’Arrêt sur Image à voir : « House of cards : « On tue en politique, même en France ». Cynisme, connivence, conflits d’intérêt : la politique française plagie-t-elle la série ?

>> In the loop est un excellent film pour comprendre la diplomatie États-Unis / Royaume-Uni mais aussi le rôle des spin doctors :

Margaux Duquesne

Une réflexion sur “Lettre d’insultes d’une spin doctor à une journaliste

  1. A reblogué ceci sur 123… miscellanéeset a ajouté:
    Ça faisait longtemps que je n’avais pas reblogué l’article d’un tiers, mais je me suis dit que … tiens, ça valait le coup.
    Lorsqu’on est « issue » d’une formation mêlant com’ et journalisme comme moi (et confondant souvent [parfois trop] les deux), on aime bien relever les anecdotes qui démontrent que pour beaucoup [trop] de personnes, la frontière n’existe pas.
    Ou que, si elle existe, on s’en fout pas mal.
    Nombreux sont les récits ou les attachés de presse/communicants/spin doctors et autres hommes (femmes) de l’ombre nous dictent leurs règles avant même d’avoir porté la plume dans la plaie.

    Je me souviendrai toujours d’une interview que j’avais organisée à mon école de Joëlle Melin, Conseillère politique de Marine Le Pen en matière de santé, qui avait exigé de moi que je lui fasse parvenir les questions en avance.
    N’ayant bien évidemment fourni que les grandes lignes, j’ai encore en mémoire sa réaction (bouche bée, langue qui pend) lorsque je lui ai posé LA question inattendue, qui l’avait fait répondre complètement aux antipodes des recommandations du bureau national.
    Gentiment, à la fin, elle était venue me demander de couper les 15 secondes d’absence qui avaient précédé sa réponse malheureuse

    Je n’en ai rien fait

    et j’ai savouré l’échec d’une tentative de manipulation médiatique systématique

    Ô joie

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