No Gazaran : gaz de schiste, lobbys et désobéissance civile

No Gazaran, c’est l’histoire d’une mobilisation de militants français, qui voient arriver les exploitations du gaz de schiste d’un très mauvais œil. C’est une lutte en amont, dans l’idée qu’il vaut mieux « prévenir que guérir ». C’est encore un rapport de force entre citoyens, qui souhaitent décider de leur avenir, et lobbys ultra-puissants. 

photo-125« En France, il n’y a pas encore d’exploitation par fracturation hydraulique du fait de la loi », explique Doris Buttignol, co-réalisatrice du film (avec Carole Menduni), à la fin de la séance diffusée en avant-première au cinéma le Reflet Médecis, à Paris, le 2 avril dernier. Pour Hervé Kempf, journaliste fondateur de Reporterre et ancien chef de la rubrique « Planète » au Monde (au passage, le service a perdu deux tiers de ses effectifs): « La bataille n’est pas gagnée mais il faut parler au conditionnel tant qu’elle n’est pas perdu ».

Ce documentaire, actuellement en salle, pose avec beaucoup de pédagogie et non sans parti pris, certaines problématiques du gaz de schiste : comment est-il extrait ? De quoi sont composés les produits chimiques qui permettent de l’extraire ? En quoi est-il dangereux pour l’homme ? Pour l’environnement ?

« Nous allons les bloquer : ce n’est pas légal, mais c’est légitime », un citoyen.

De ce film de 90 minutes, on retient surtout que face au gaz de schiste, la force citoyenne est bien plus curieuse des potentiels dangers à venir que le corps politique. Preuve en est : le spécialiste qui détaille la liste des produits chimiques et ses effets sur le corps humain n’a pas été appelé par un élu, mais bien par le milieu associatif. André Picot, toxico chimiste et directeur de recherche au CNRS a réalisé un rapport toxicologique accablant en 2011 sur « L’exploration et l’exploitation des huiles et gaz de schiste ou hydrocarbures de roche-mère par fracturation hydraulique » (dont voici un résumé assez clair). Face au gaz de schiste, les citoyens ont aiguisé leur propre arme : le savoir. « Nous avons été frappés par l’expertise développée par les citoyens, dans ce domaine, qu’elle soit scientifique, économique, juridique, environnementale… », explique Doris Buttignol.

NO+GAZARAN+PHOTO4

Les premiers permis d’exploitation en France ont été délivrés dans le sud de l’Ardèche, en 2010, ce qui a valu la première révolte citoyenne. Il faut bien comprendre que contrairement aux Etats-Unis, par exemple, où les habitants étaient consultés par les entreprises de forage qui devaient recueillir leur approbation car l’exploitation se déroulait sur leur terre, en France, les sous-sols appartiennent à l’État donc les politiques peuvent délivrer ces permis, sans demander au préalable l’avis des citoyens. En 2011, la loi Jacob a été votée interdisant la fracturation hydraulique en France, une loi qui a été validée par le Conseil Constitutionnel en 2013. En juin 2010, le groupe Vermilion avait lancé un programme d’exploration des ressources en huile et gaz de schiste, en Seine-et-Marne. La mobilisation citoyenne avait été plus réduite. Pour Isabelle Levy, miliante anti gaz de schiste que l’on voit dans le documentaire et qui était présente à l’avant-première, cette « « acceptabilité » n’est pas la même que dans le sud de la France car l’attachement à la terre est différente et cette région a déjà l’habitude de forage pétrolier depuis les années 60. Les habitants ont juste pensé que « c’était comme d’habitude«  ».

« Il est hors de question de donner une tribune aux compagnies pétrolières », Doris Buttignol

Le journaliste Hervé Kempf, la militant Isabelle Levy et la réalisatrice Doris Buttignol, au cinéma le Reflet Médicis à Paris.

Le journaliste Hervé Kempf, la militant Isabelle Levy et la réalisatrice Doris Buttignol, au cinéma le Reflet Médicis à Paris.

Face à la question de savoir si les sociétés pétrolières ont été contactées pour ce film, la réalisatrice explique l’intention du documentaire : « Nous avons contacter Total, qui nous a dit oui d’abord, puis non au bout de 24h, sûrement pour eux le temps de vérifier qui nous sommes. Mais c’était plutôt dans une démarche de recueil d’information que de les montrer dans le film. Il était hors de question de leur donner une tribune. Nous souhaitions mettre en scène le rapport de force entre ces entreprises et leurs lobbys, et les citoyens. Nous interrogeons ici un processus démocratique », continue Doris Buttignol.

La militant Isabelle Levy rappelle que, contrairement au storytelling utilisé par les pétroliers qui affirment que la fracturation hydraulique date de 40 ans, les premières fracturations datent en fait de 2005 : « C’est très récent ! Les victimes que l’on voit aux Etats-Unis et au Canada, qui ont des puits chez eux, ne montrent que la pollution immédiate. Mais le pire, ce sont les conséquences sur le long terme. » Josh Fox, filmé dans No Gazaran, fait une comparaison avec la cigarette : on ne tombe pas raid mort avec la première cigarette. Ce qui est dangereux, c’est l’accumulation. « La pollution à long terme est inéluctable même si nous n’avons aujourd’hui pas d’étude pour le prouver du fait de ce phénomène trop récent. Et nous n’avons aucune idée de la vitesse à laquelle cette pollution va se produire », souligne Isabelle Levy.

Delphine Batho lors d'un débat sur la transition écologique à l'Agora lors de la Fête de l'Humanité 2013.

Delphine Batho lors d’un débat sur la transition écologique à l’Agora lors de la Fête de l’Humanité 2013.

Delphine Batho, ancienne ministre de l’Écologie et qui a été relevée de ses fonctions en juillet 2013, explique dans le film « est-il normal que le PDG de Vallourex, Philippe Crouzet, ait annoncé à demi-mot ma chute prochaine quelques semaines avant mon éviction du gouvernement, dans un article de Challenge ? ». Suite à la projection, elle continue ses échanges avec le public : « Il y a en permanence une volonté de dire qu’ « on ne sait pas ». Nous ne sommes pas dans un débat sur le principe de précaution, ici : nous parlons ici de principe de prévention. Si on reprend l’analogie de Josh Fox sur la cigarette, c’est un peu comme la cigarette light : il a fallu 20 ans avant que ne soit confirmé que les effets néfastes sur la santé étaient les mêmes que ceux d’une cigarette normale. Il n’y a pas de fracturation hydraulique « propre ». »

La force des lobbys

Les scènes du film au Parlement européen parlent d’elles-mêmes sur l’importance des lobbys dans le débat démocratique, en Europe. Pour certains députés, le gaz de schiste n’est pas dangereux et il devrait même être valorisé pour tous les bienfaits que ces techniques apportent à l’industrie et à l’économie.

L’extraction du gaz de schiste est permise grâce à l’envoie, dans la terre de produits toxiques qui permettent au gaz de se dégager des terres profondes. Ces produits sont produits par la société Halliburton, une multinationale fondée en 1919 et dont on comprend le pouvoir d’influence quand on voit qui l’a dirigée. Le film rappelle par exemple ses liens avec Dick Cheney, ancien vice-président américain, lors du mandat de Georges W. Bush : Cheney n’est autre que l’ancien PDG d’Halliburton, rôle qu’il a tenu juste avant de devenir vice-président. À son départ de la firme, il recevra près de 1 350 000 stock-options de la part d’Halliburton, ce qui représente plus de 43 millions de dollars.

En France, Arnaud Montebourg, dont, dit-il, le « travail est de convaincre », parle pourtant de « gaz de schiste écologique », sans pollution et se bat contre le « terrorisme intellectuel ». Son audition, le 23 janvier dernier sur Europe 1, est très claire sur ses positions dans ce débat :

Margaux Duquesne

2 réflexions sur “No Gazaran : gaz de schiste, lobbys et désobéissance civile

  1. Pingback: No Gazaran : gaz de schiste, lobbys et désobéissance civile | Journaleuse – Le blog de Margau x Duquesne | Enjeux énergies

  2. Excellent excellent ! Gaz de Schiste, critique culturelle et désobéissance civile, c’est du beau boulot ! Vous – tu – me réconcilies avec le journalisme, d’une certaine façon, et tes vues sont proches des miennes. Je t’invite à venir faire un tour sur mon blog, à tes heures perdues.

    Dignement,
    L’Indigné du Canapé

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s