« Le hack n’est-il pas le dernier contre-pouvoir ? »

Flore Vasseur avait un destin tout tracé : diplômée de Sciences politiques et d’HEC, elle part à New- York à l’âge de 25 ans pour monter son cabinet d’études marketing, où elle va être aux premières loges de la bulle internet. Depuis, elle a brisé les chaînes de cette vie de « bonne petite soldate du capitalisme ». Aujourd’hui écrivain, Flore Vasseur a notamment rédigé la préface du livre Underground coécrit avec Julian Assange, et écrit, entre autres, Comment j’ai liquidé le siècle et En bande organisée, son dernier livre connecté, publié aux éditions Équateurs. Embarquement immédiat.

Pourquoi avoir décidé de partir de France pour entreprendre ?

Signature obligatoire ©Gilles DACQUIN 7999rL’entrepreneuriat n’était qu’un prétexte : je rêvais d’aller vivre à New York pour faire des cours de rap. J’avais presque 24 ans, je sortais d’HEC. Il était bien trop tôt pour enfiler un costume et me rendre tous les matins dans le 8e arrondissement de Paris. Je n’avais pas envie de cette vie-là. Pour partir aux États-Unis, il fallait un visa et je ne trouvais pas d’emploi salarié. Créer ma boîte était le seul moyen pour en obtenir un auprès de l’immigration américaine. Du coup, c’est pour ça que je suis devenue entrepreneur.

D’où vient votre goût pour le numérique?

Mon premier mail date de 1997 ! Je ne suis pas du tout une enfant du numérique. Je suis tombée dedans à New-York, du côté de ce que nous vendait l’Internet. À l’époque, Internet était monté en épingle : il y avait une techno qui existait, des génies qui essayaient d’en faire quelque chose, des investisseurs qui comptaient faire beaucoup d’argent dessus et une presse qui racontait des histoires fabuleuses de jeunes qui, à 24 ans, allaient changer notre vie. Les entreprises et les multinationales étaient tout à coup ringardisées, les jeunes étaient montés sur un piédestal parce que soi-disant ils comprenaient mieux cette culture là. En fait, ils ne la comprenaient pas du tout mais ils rêvaient juste de pouvoir l’écrire. On s’est ensuite rendu compte que les outils étaient là, ces valorisations étaient fondées sur n’importe quoi : ces marchés n’existaient pas encore, les usages n’étaient pas faits, les modèles économiques n’étaient pas rentables… Le rêve et la promesse d’un monde à notre image se sont fracassés en 2001.

Conseillez-vous aux jeunes d’aujourd’hui de partir à l’étranger s’ils veulent entreprendre ?

Il ne faut pas partir pour partir : l’herbe n’est pas plus verte ailleurs. Mais partir fait toujours du bien. J’ai monté une entreprise en France et aux États-Unis : c’est peut-être un peu plus facile là-bas mais il y a des complications partout. L’envie d’entreprendre n’est pas dépendante d’un environnement : elle l’est d’une nécessité qu’on a en soi ou qu’on n’a pas. Il ne faut pas aller voir ailleurs en pensant que « c’est pourri ici », car ce n’est pas vrai. Mais aller voir ailleurs parce qu’on gagne du temps et qu’on se décolle d’une problématique franco- française qui n’est pas la bonne. Les conditions ne sont pas plus favorables ailleurs. Shanghai est une jungle, par exemple. Si vous avez envie de vivre comme un rat ou que vos enfants n’aient pas les moyens d’aller à l’école, il faut aller vivre à New- York. Arrêtons avec ces discours faciles, ici il y a plein de gens qui font des trucs super, il y a des entrepreneurs extraordinaires, il y a une énergie fabuleuse et notamment parce que ces gens-là sont revenus de ce discours – « c’est plus facile ailleurs » – qui est une énorme bêtise.

Dire qu’il faut partir parce qu’ici c’est impossible, c’est criminel.

Vous écrivez souvent sur cette génération du « tout numérique », biberonnée à l’iPhone et connectée sans arrêt. Pensez-vous que les nouvelles technologies peuvent aller à l’encontre du progrès ?

Le dernier roman
de Flore Vasseur,
«En bande organisée», est parsemé de QR Codes, renvoyant à des articles de presse, des annonces de
film, des chansons... Un livre en réalité augmentée !

Le dernier roman
de Flore Vasseur,
«En bande organisée», est parsemé de QR Codes, renvoyant à des articles de presse, des annonces de
film, des chansons… Un livre en réalité augmentée !

Nous avons des exemples tous les jours qui tendent à valider cette idée-là, ou à l’invalider. Cela ne se négocie pas au niveau de la technologie en elle-même, mais au niveau des décisions que les hommes et les femmes prennent vis-à-vis de cette technologie. Mais je suis absolument contre l’idée de croire que la technologie nous sauvera de tout. C’est une espèce de diffusion d’idées très américaine mais qui est aussi installée chez nous depuis les Lumières, finalement.

On ne conçoit le progrès que technique : il n’y aurait pas de progrès sans technologie. Et s’il y a de la technique, c’est forcément un progrès. Tout est faux là-dedans !

La technologie n’est un progrès que si on le décide – à titre individuel mais aussi au titre de ceux qui ont la main sur la technologie, à savoir les multinationales, les gouvernements et leurs écosystèmes. La technologie en tant que telle n’est qu’un possible. La réalité, c’est ce qu’on en fait.

Pourquoi la mentalité « hacker » vous intéresse-t-elle ?


Pour Hakim Bey, dans son livre TAZ (Zone Autonome Temporaire), le hack est un sursaut sur le réel, une insurrection positive, une prise de liberté. L’auteur revient à l’idéologie pirate : les pirates étaient des gens qui vivaient sur des bateaux, face à un océan de contraintes – des tempêtes, la mer, la faim, la soif, la chaleur, le froid – et puis tout à coup, ils trouvaient une île qu’ils investissaient de façon tout à fait éphémère, festive, joyeuse, orgiaque. Puis ils repartaient. Dans le mouvement insurrectionnel, il y a quelque chose de cet ordre-là, qui est une métaphore de ce que l’on vit aujourd’hui. Nous vivons dans un océan de contraintes : économiques, techniques, humaines, physiques… et nous ne sommes pas libres, même si nous croyons l’inverse.

La vie est une succession de hacks.

Dans mon travail, je m’intéresse de plus en plus à la question : qui gouverne ? Qui a le pouvoir aujourd’hui ? En droit constitutionnel, il y a l’État, le Président, les ministres. Dans le business, j’ai appris les multinationales, les lobbys, les groupes d’intérêts, le marketing, la publicité. Ensuite, j’ai grandi et je me suis rendue compte que c’était bien plus compliqué. Face à une finance toute puissante, à des politiques dépassés et à une presse amorphe – elle a longtemps été un 4e pouvoir, maintenant elle n’est plus. Le hack n’est-il pas finalement le dernier contre-pouvoir ? Que vont faire les hackers de cet accès qu’ils ont gagné et qu’ils cultivent ? En tant que romancière ou citoyenne, je trouve ces questions passionnantes.

Julian Assange est passé du statut de « héros » pour certains à celui de « traître irresponsable » pour d’autres. Donner accès à toutes les informations est-il un acte irresponsable?

UndergroundOui. Je ne voudrais pas parler pour eux, mais je ne suis pas sûre qu’il soit très respecté dans la communauté des hackers. Il y a quelque chose d’absolument magnifique dans ce qu’il a fait : il s’est levé en disant « ce n’est pas possible de fonctionner comme cela ». Je ne peux pas lui enlever cet acte : il s’est dit qu’il fallait libérer l’information, protéger les sonneurs d’alerte. Son travail, WikiLeaks repose là-dessus. Après, c’est incontestable qu’il a fait une erreur monumentale en publiant les câbles, en n’enlevant pas les noms. Il a été pris dans un mécanisme et il s’est emporté en faisant des erreurs. Mais à la base, c’est quelqu’un qui dit « les citadelles sont faites pour être prises.» Ce qui intéresse un hacker n’est pas nécessairement de torpiller un système mais de comprendre comment il fonctionne, pour peut-être le détourner à son usage. Cet acte va inspirer quelqu’un derrière, qui va reproduire la même chose, sans en faire les erreurs.

Nous sommes dans une courbe d’apprentissage sur ce que le hack politique peut faire.

Il n’y aurait pas eu l’acte d’Edward Snowden s’il n’y avait pas eu WikiLeaks ?

Non. Notamment parce que les gouvernements en face réagissent avec violence – condamnation, trahison… Ils réagissent de manières brutale, stérile et manichéenne : c’est le meilleur tremplin pour avoir d’autres « Snowden ». Et ils seront toujours meilleurs. Ce qui est terrible, c’est qu’il n’y a pas de débat autour de ces sujets.

Est-ce que la technologie pervertit la finance?

Elle n’est pas responsable du fait que la finance est éthiquement corrompue : elle n’est plus là pour servir l’économie, mais d’autres intérêts, elle crée de la valeur à partir de rien, elle est déconnectée du réel. Ce n’est pas de la faute à la technologie : cette dernière l’a juste rendu possible. La technologie a servi la finance car celle-ci était dans une dynamique d’innovation.

Les financiers ne sont-ils pas eux-mêmes dépassés par ce qu’ils ont créé, comme le Trading à Haute Fréquence (HFT) ?


Le HFT, c’est Frankenstein ! 70 % des transactions boursières quotidiennes sont passées par des ordinateurs sans aucune intervention humaine. Nous ne sommes plus dans quelque chose de rationnel. On est dans l’algorithme, dans la bataille entre ordinateurs. L’être humain a déserté. Et tout cela, au nom d’une conception : « le progrès ».

Vous êtes diplômée d’HEC. Quels sont pour vous les avantages et les inconvénients des grandes écoles ?


Leur diplôme donne une assurance. Quand je suis allée à New-York pour faire mes cours de rap, c’est aussi parce que je savais qu’après cette expérience, avec mon diplôme en poche, j’allais trouver du boulot ! En revanche, les grandes écoles ne préparent pas les « élites » à la vraie complexité du monde d’aujourd’hui. Les enseignements sont donnés en silos : on apprend la finance, le marketing, l’administration… Et les grands enjeux contemporains, la façon dont tout ça s’imbrique, sa propre responsabilité… Notre système éducatif rejette la pensée systémique, la mise en lien cause-conséquence.

Une grande école n’est rien de plus qu’une entreprise dont les étudiants sont le produit.

C’est aussi très utile : ces formations donnent accès à un réseau, une sécurité, une confiance en soi, une ouverture… Il faut juste faire attention au moule qu’on nous transmet et à l’épaisseur de ce moule. Quel est mon libre arbitre là-dedans ? Est-ce que je peux le tailler un peu, l’exploser, ou va-t-il falloir que j’attende la quarantaine pour me dire que j’ai planté ma vie ? Comment faire pour que les jeunes d’aujourd’hui comprennent que tout est lié ? Tout est dans tout. Et quels outils leur donner pour naviguer dans ce tout ? Nous vivons un choc, la fin d’un monde. Il faut s’y préparer.

Propos recueillis par Margaux Duquesne, pour l’Informaticien de mars 2014.

 

 

3 réflexions sur “« Le hack n’est-il pas le dernier contre-pouvoir ? »

  1. Très intéressante interview! C’est d’ailleurs un sujet qui me tient beaucoup à coeur. Je lis en ce moment le livre d’Amaelle Guiton « Hackers : Au coeur de la résistance numérique » qui fait un bilan du vaste univers des Hackers, leurs actions et positions politiques, leurs ambitions, etc.
    J’aime bien l’idée que les hackers sont le dernier (ou le nouveau) contre-pouvoir. Mais à mon sens, ce contre-pouvoir ne se limite pas à l’univers politique. D’autant plus que sur internet, le hack de l’économie traditionnelle est devenu culturel. Bref, merci pour dire que Flore Vasseur me semble une écrivaine très intéressante!

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