La machine Clearstream et les journalistes

Clearstream est la caisse de résonance d’un grand nombre d’affaires politico-financières. Blanchiment, évasion fiscale, morts suspectes… Denis Robert a été le premier à faire la lumière sur ces dossiers, qu’il a dévoilés au grand public en 2001.

denis_robert_dvd_s7_bd« Quel rapport entre les plus grands scandales bancaires des années 80 ou 90 ? Les morts suspectes du Vatican ? La libération des otages américains à Téhéran ? Les subventions du Fond Monétaire International détournés par des mafieux russes, ou le trou du Crédit Lyonnais ? Ce rapport, c’est Clearstream, cette très discrète société spécialisée dans le transfert international de fonds et de valeurs, basé au coeur de la planète financière, à Luxembourg » commence ainsi le film Les Dissimulateurs, réalisé par Denis Robert et Pascal Lorent et produit par The Factory.

Le point de départ de cette enquête sur la chambre de compensation, diffusée en 2001,  est la rencontre entre Denis Robert et Ernest Backes, un ancien dirigeant de Clearstream, qui en a construit le fonctionnement technique. « Dans cet univers impénétrable, le langage est codé et le non-initié volontairement tenu à l’écart. Tout est fait pour donner l’illusion d’une très grande complexité. En fait, en s’accrochant, c’est assez simple » , assure Denis Robert, au début du film.

Le secret des initiés

Ces histoires autour de Clearstream, en plus de révéler du blanchiment et de petits arrangements de la classe politico-financière sont aussi entourées de « morts suspectes ». Gérard Soisson, par exemple, qui avait construit avec Ernest Backes le système technique de Clearstream, est mort en Corse en 1983. En vacances avec sa famille, il s’est effondré dans la chambre de son hôtel, d’un arrêt cardiaque. « Mort naturelle », conclura le médecin. Aucune autopsie n’a été réalisée, ni aucune enquête. Dans le film de Denis Robert, Les Dissimulateurs, Ernest Backes laisse sous-entendre que l’homme « en savait trop sur des affaires criminelles » notamment, sur l’affaire Ambrosiano.

Cette photo de Gérard Soisson a été prise la veille de sa mort.

Cette photo de Gérard Soisson a été prise la veille de sa mort.

Denis Robert et Ernest Backes ont du affronter trente et un procès en diffamation, poursuivis par Clearstream et de nombreuses autre banques internationales. En 2008, Denis Robert est condamné en appel pour avoir assuré dans Les Dissimulateurs, et dans deux ouvrages (Révélation$ co-écrit avec Backes et La Boîte noire) que la chambre de compensation avait blanchi de l’argent sale : le journaliste était alors condamné à payer 4500 euros de dommages et intérêts ainsi que plusieurs milliers d’euros de frais de justice. Denis Robert avait refusé l’arrangement proposé par Clearstream. Ce sera finalement la Cour de Cassation qui lui donnera raison : elle cassera l’arrêt de la cour d’Appel en 2011, en relevant « l’intérêt général du sujet traité et le sérieux constaté de l’enquête ». Ernest Backes, lui de son côté, est resté au Luxembourg, un tout petit pays où tout le monde cause sur tout le monde. Certains lui reprochent d’avoir dévoilé les coulisses du système. « Tu peux être fier d’avoir trahi ton pays », lui lance devant les caméras une députée luxembourgeoise, au Parlement européen de Strasbourg.

Le film Les Dissimulateurs est visible en bonne qualité et en deux parties ici et .

Denis Robert et Pascal Lorent, ont réalisé un autre film ensemble, toujours produit par The Factory : L’Affaire Clearstream, racontée à un ouvrier de chez Daewoo. Ce documentaire part du principe que la plupart des gens pensent que ce genre d’affaire politico-financières ne les concernent pas directement. En s’adressant à un ouvrier de chez Daewoo,  « victime potentielle » des ravages du système Clearstream, les auteurs ont souhaité montrer les conséquences de ces dérives sur l’économie d’un pays. L’enquête est enrichie par le témoignage important : celui de Régis  Hempel, un informaticien, ancien haut responsable de la firme. Il explique, par exemple, comment il effaçait des transactions financières de certains comptes. « Quand une société ou un secteur entier passe sous le contrôle des financiers, il est mort. Parce qu’ils vont faire de la finance. Ils vont fermer une usine même si elle est rentable. C’est beaucoup plus intéressant d’acheter des titres que d’acheter des machines », explique un ancien banquier, autre témoin du film.

Ce documentaire est en plusieurs parties ici, et encore .

02

Ricochet

AVT_Denis-Robert_537En 2008, avant la fin de ses démêlés avec la justice, Denis Robert publie Une affaire personnelle : dans ce livre, il s’y dépeint en tant qu’homme, s’y révèle en tant qu’écrivain et délivre le combat qu’il poursuit en tant que journaliste :  « Les spin doctors des sociétés d’armement, les attachés de presse des banques et les avocats de l’Élysée font leur boulot de désinformation. L’essentiel des troupes journalistiques reproduit le plus spectaculaire en se vendant au plus offrant. La censure nous écrase. Comment dire légèrement cette victoire du cynisme et des banquiers d’affaires contre un petit gars qui sait tailler ses crayons et s’en servir ? J’ai parfois l’impression que Denis Robert est un type que je connais de loin et qui a pas mal d’emmerdements avec les multinationales, les huissiers, les journalistes installés et la droite au pouvoir. Quand je pense à lui, je me dis qu’il a de bonnes chances de se faire laminer et que sa vie doit être vachement compliquée. Je n’aimerais pas être à sa place. Le seul problème, et il est de taille, c’est que Denis Robert, c’est moi. »

Suite à la lecture du livre, le producteur Christophe Nick a l’idée d’en faire une fiction. Canal+ lui refuse l’idée, prétextant que l’affaire est « trop chaude », pour le moment (certaines audiences de l’affaire Clearstream II commençaient en 2009). Ce qui n’empêchera pas Canal+ de commander un documentaire au producteur Daniel Conte sur le procès de l’affaire : le Bal des menteurs sera d’ailleurs sévèrement critiqué. Est-ce parce que le conseiller juridique du film, Me Richard Malka, n’est autre que l’avocat de la société Clearstream ?

Le docu qui dérange la nouvelle direction de France TV

Toujours est-il que chez France Télévisions, le duo Carolis-Duhamel, peu avant son départ, signe le projet de Christophe Nick, qui s’est transformé en série de documentaires. Ce dernier ne tardera pas d’embarrasser la nouvelle direction de France Télévisions. Chez France 5, on tente même de repousser sa diffusion après les élections présidentielles de 2012 mais Bruno Patino, directeur général délégué de France Télévisions en charge du numérique, qui suit le projet depuis 2011, tiendra bon et le film sera diffusé avant. Manipulations, une histoire française, est réalisé par Jean-Robert Viallet et produit par Yami 2.

Capture d’écran 2014-03-16 à 22.25.58

Dans le premier épisode de la série, les journalistes Vanessa Ratignier et Pierre Péan marchent sur les pas de deux personnages clés de leur lecture de l’affaire Clearstream : Jean-Louis Gergorin, stratège chez EADS et Imad Lahoud, ancien trader qui devient agent de la DGSE, tout en obtenant un emploi de couverture chez EADS. Ce dernier dit être sur la piste de Ben Laden, et pour cela, il a besoin de l’annuaire des comptes bancaires de la  chambre de compensation Clearstream. C’est ainsi que dans le deuxième épisode (Clearstream, la banque des banque), le film nous raconte la rencontre entre Imad Lahoud et Denis Robert.

Les autres épisodes sont à voir ici :

Margaux Duquesne

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s