« Il y a beaucoup de liberté dans une paire de fesses »

Tour à tour Secrétaire, Pute ou Agressé, transformant sa propre vie en œuvre, l’artiste Italien Alberto Sorbelli fit de son postérieur un objet d’art. Rhabillé, c’est sa langue qui ne tient plus en place. Rencontre du troisième type.

Alberto Sorbelli, Objet d'Art, Au Louvre, 1994

Alberto Sorbelli, « Objet d’Art« , au Louvre, 1994.

Préambule

Pendant des années, je suis passée devant cette photo : un travesti en porte-jarretelles révélant son popotin sous l’inscription « Objet d’art » (1994). Une magnifique paire de fesses, si parfaite et si familière, que mon père avait accrochée à un mur. En 2009, j’ai rencontré leur propriétaire dans son appartement parisien décoré à l’italienne. En dégustant son petit-déjeuner, Alberto Sorbelli s’interroge, s’insurge… et revient sur son arrière-train.

Pour mieux comprendre l’oeuvre d’Alberto Sorbelli, voici tout d’abord les différentes performances qu’il a réalisées :

Le Secrétaire

En 1990, à l’occasion des portes ouvertes de l’école d’art qu’il poursuit à Paris (l’ENSBA), Alberto installe son petit bureau : « Le secrétariat de Monsieur Sorbelli ». Il est prêt à accueillir le public. Il réalise alors sa première performance.

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« Le secrétariat de Monsieur Sorbelli », 1990.

La Pute

Talons hauts et bas résille, Alberto sillonne les vernissages parisiens et autres évènements culturels sans hésiter à donner son numéro de téléphone aux visiteurs ou aux lecteurs des revues dans lesquelles il est interviewé. Au Louvre, en 1997, il dévoile ses fesses devant la Joconde pour la séance photo Tentative de rapport avec un chef d’œuvre.

Alberto Sorbelli, Tentative de rapport avec un chef-d’oeuvre, 1997

Alberto Sorbelli, Tentative de rapport avec un chef-d’oeuvre, 1997

Tentative de rapport avec un chef d'oeuvre, 1994

Alberto Sorbelli, Tentative de rapport avec un chef d’oeuvre, 1994

Tentative de rapport avec un chef d'oeuvre, 1994

Alberto Sorbelli, Tentative de rapport avec un chef d’oeuvre, 1994

L’Agressé

La violence subie et accumulée lors de ses performances rejaillit dans ce rôle. En 1998, lors d’un vernissage au musée Guggenheim de New York, il interrompt la fête en se faisant bastonner par des complices ayant quartier libre en matière de coups. « Tout le monde était aux balcons en spirale, plus personne ne circulait, l’expo n’existait plus. Toute l’énergie de la soirée a été aspirée, consommée. »

Alberto Sorbelli – L’Agresse – Venice Biennial 1999

Alberto Sorbelli, L’Agressé, Venice Biennial, 1999

Alberto Sorbelli – L’Agresse – Venice Biennial 1999

Alberto Sorbelli, L’Agressé, Venice Biennial, 1999

Alberto SORBELLI, L'agressé 2004 Arrestation au Guggenheim Museum, New-York, 1998

Alberto Sorbelli, L’agressé, arrestation au Guggenheim Museum, New-York, 1998

Interview d’Alberto Sorbelli :

Pourquoi montrer vos fesses en tant « qu’objet d’art » ?

Il y a beaucoup de liberté dans une paire de fesses. Laurence Louppe a écrit dans Art Press que c’était « une zone érotique essentiellement androgyne puisque commune aux deux sexes, qui est revendiquée comme  médium ou outil principal d’expression et d’activité ». Je suis libre de toute catégorie : homme, femme ; artiste, pute. Si je montre mon pénis, je suis catégorisé homme. Dans un corps viril, les fesses, c’était moins connoté et plus propice aux rêves et à l’imagination. Je constate qu’il n’y a pas de fesses dans l’histoire de l’art : il y a des marbres et des bronzes en forme de fesses, des photos et des films qui reproduisent des fesses… Les miennes ont été appréciées par très peu de monde, mais  on a beaucoup parlé d’elles ! Demandez à ceux qui les ont vues en vrai, en action, si elles font partie de l’histoire de l’art ! Ils vous répondront qu’elles sont divines ! L’art n’intéresse que les ambitieux mal dans leur peau.

Créer successivement Le Secrétaire de Monsieur Sorbelli, L’Agressé et La Pute, c’est une progression vers la dégradation du corps ?

Pas du tout. La pute, c’est l’être le plus généreux. Elle donne de son temps et c’est ce qu’il y a de plus précieux, elle est capable de se sacrifier, de faire le don de soi. En travaillant autour du mythe de cette pute généreuse, qui peut embrasser la terre entière, j’ai voulu célébrer la prostitution, et non la dénoncer. La pute est l’art ! Je sais que la prostitution est liée à la criminalité, à la violence, à la drogue… Mais le fait qu’un individu se prostitue ne contient pas en soi tout le reste. Prenez un tableau de Cézanne : il ne contient pas à lui tout seul toutes les croûtes que l’on peut peindre à Montmartre, dans la rue !

Alberto SORBELLI, Au Louvre, 1994.

Alberto Sorbelli, au Louvre, 1994.

Alberto SORBELLI, Au Louvre, 1994.

Alberto Sorbelli, au Louvre, 1994.

C’est la même démarche pour L’Agressé ?

Pareil : je ne voulais pas condamner l’agressivité mais la célébrer. Dans sa dialectique du maître et de l’esclave, le philosophe allemand Hegel disait que l’agressé est aussi agressif que son agresseur. Il choisit son rôle et produit une catharsis qui purge la violence. On est des êtres agressifs, assumons-le. Qu’elle soit passive ou active, je vis ma brutalité parce que je suis libéré.

Pourquoi agir en public ?

Moi, on me tombait dessus quand j’allais visiter une expo ou un musée en minijupe vernie. Au Louvre, ils s’y sont mis à dix. On m’a tellement tabassé quand je me baladais en talons ! Rien ne stipule : « Si vous avez un pénis et pas de seins, vos talons ne doivent pas dépasser un centimètre et demi. » Il n’y a jamais eu de frontière entre ma vie personnelle et ma vie d’artiste. C’était ma vie, et mon œuvre.

Vous avez été danseur à l’Opéra de Rome. Vous avez fait du yoga. Votre rapport au corps est essentiel, non ?

Je n’ai pas utilisé mon corps plus qu’un autre. Regardez Jackson Pollock : il a travaillé avec son corps, comme moi. Ce n’est pas le coprs qui m’intéresse, mais les arguments profonds de l’espèce humaine. Ces instincts dont on est toujours responsable. Quand on est victime, par exemple, on s’est mis tout seul dans ce rôle, et en plus, on oblige les autres à être nos propres bourreaux.

Avez-vous connu la censure ?

Quarante-huit heures avant l’ouverture d’une exposition collective au Musée d’Art moderne de Paris, l’un des organisateurs me dit : « On a appris que vous vous prostituez. C’est vrai ? » Je réponds : « Vous venez de le découvrir ? » Quelques temps auparavant, j’avais été invité à une émission de Guillaume Durand où j’avais expliqué ma démarche. Au musée, quelqu’un a essayé de rattraper le coup : « mais vous vous définissez comme un artiste ou comme une prostituée ? » Devais-je les supplier de me reconnaître en tant qu’artiste ou revendiquer mon rôle à fond, comme le veut mon œuvre ? Quitte à m’éloigner de tout et me placer dans une marginalité matérielle et morale, j’ai tranché : « Je me considère comme une pute. » Réponse immédiate : on ne pouvait pas m’exposer. J’avais choisi mon camp, qui n’était pas celui de la société soi-disant « ouverte » de l’art contemporain. L’exclusion fait partie intégrante de mon œuvre.

Envisagez-vous de retravailler autour de la nudité ?

Je travaille depuis toujours et pour toujours autour de la seule nudité que l’on puisse attendre : celle de l’esprit. La nudité du corps n’existe pas, le corps n’existe pas. On l’a inventé pour des raisons politiques et commerciales, donc religieuses. Trois arguments qui échappent à mes intérêts.

Pour terminer, une anecdote autour de votre séant ?

Un jour, à Rome, très jeune, je sors d’un ballet de danse de haut niveau et entre dans une grande voiture noire. On m’emmène dans une villa sombre, pleine de célébrités. Une jeune femme vient me prédire ce que je dois faire dans le futur… J’ai fait ce qu’elle m’a dit. Et parfois même mieux ! Je ne sais pas où est cette femme aujourd’hui, mais je continue à faire ce qu’elle m’a dit : montrer mes vieilles fesses. Vous aussi, montrez vos fesses ! Et si vous avez besoin d’aide, appelez-moi au 00 33 (0) 6 16 34 74 70.

Propos recueillis par Margaux Duquesne

Cet entretien a été réalisé dans le cadre d’un dossier spécial « Fesse », pour le magazine Standard, en 2009.

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