Mafiosa : la réalité se corse

Spécialiste du grand banditisme et de la délinquance économique et financière, Thierry Colombié a écrit de nombreux ouvrages sur la voyoucratie. Ses infos, il les puise notamment dans ses rencontres avec les acteurs du Milieu. Il donne ici son avis sur les frontières troubles entre fiction et réalité de la série Mafiosa, produite par Canal + et dont l’ultime saison arrive en avril prochain. Teasing.

Penses-tu que la série Mafiosa est réaliste sur le fonctionnement de la mafia corse ?

héritiersParler de « mafia » pose d’emblée le problème de la définition et de la référence aux « cousines » italiennes et américaines. Existe-t-il une « mafia » en Corse et seulement sur l’île ? La question mériterait des années d’étude, une armada de chercheurs mais ce qui est certain, l’affaire de la SMS décrit dans mon dernier livre l’illustre parfaitement, c’est que l’on est en présence d’un système politico-mafieux peut-être unique au monde de par sa puissance financière, son poids dans le secteur du jeu à l’international et in fine son invisibilité. Tout un programme !

mafiosa-le-clan-2006-33-gLa série propose d’abord de faire d’une femme un « parrain », en tout cas celle qui, profane et naïve, se voit confier la mission de gérer les affaires de son oncle. Réaliste ? A ma connaissance, non : jamais une femme, avocate ou pas, n’a été désignée comme étant l’héritière d’un groupe criminel structuré. Et surtout pas en conflit avec son propre frère ! Dans le milieu, surtout insulaire, une femme, c’est sacrée : on ne prend jamais le risque de la faire tuer ou menacer. Les femmes et les enfants, c’est la base même de la vie, personne n’a le droit de les compromettre. C’est une faute de « mentalité » dit-on dans le Milieu. Si une femme est l’héroïne de Mafiosa, c’est pour deux raisons : d’abord, la fiction permet de se libérer de la réalité, à chaque auteur de s’en affranchir et de la tordre ; ensuite, il est plus aisé de « draguer la ménagère », celle qui pourra s’identifier à un personnage féminin et franchir, pas à pas, les obstacles d’un monde fantasmé. On colle ici à une autre réalité, celle du marketing et d’un autre monde sans pitié, celui du spectacle…

Quels ont été les ponts entre fiction et réalité dans la série ?

Il existe de nombreux ponts, tirés de faits divers et de chapitres sanglants liant gangsters et nationalistes, lesquels ont investi le champ de l’économie souterraine, des pratiques clandestines et un savoir-faire ancestral, héritage des « bandits d’honneur » du 19ème siècle. Le plus important, c’est tout simplement que les faits et gestes des voyous sont de nature romanesques et obéissent aux règles même de la dramaturgie, principalement à la succession de conflits qui vont de l’intimidation, vicieuse, au règlement de comptes, viril et colérique. Mafiosa est un coup de poker réussi même si de nombreux voyous m’ont confié qu’ils s’arrachaient les cheveux en regardant certaines scènes trop caricaturales ou n’ayant jamais existé dans la « vraie » vie.

stard-et-truandsNéanmoins, les scènes relatant les extorsions de fonds ou les « coups de pression » exercés sur des chefs d’entreprises sont tout à fait réalistes. Il est de même pour les retournements de veste de quelques protagonistes : la trahison, le « couteau dans le dos » comme on dit, est l’un des facteurs déclencheurs des conflits. Et tout le monde sait que ce n’est pas l’apanage du crime organisé : l’arène politique, un peu oubliée dans la série, comme d’ailleurs les fameuses « brigades » liant élus, policiers et magistrats qui participent de la corruption, donc de la pérennité du Milieu, le montre tous les jours… Dommage que les « condés ripoux » ne soient pas à leur juste place dans Mafiosa.

As-tu l’impression que la série s’est inspirée de faits et acteurs réels de la mafia ?

Plus que jamais et je l’ai décrit dans le dernier chapitre de « Stars et Truands » (Fayard, 2013) et dans mon dernier livre. Lorsque la saison 3 était en cours d’écriture, des acteurs de la série se sont retrouvés mêler à une histoire incroyable, liés à des vrais gangsters corses qui ne font pas dans la dentelle. Ces derniers ont « griffé » deux cercles de jeux parisiens et ont mis dehors les représentants d’un groupe réputé incontournable au sein du Milieu corse. Dont un « guérisseur » et voyant qui ferait un personnage singulier d’une autre série où l’on pourrait monter les marches non pas du festival de Cannes mais de l’Elysée… Manque de bol, les voyous étaient suivis de près par plusieurs groupes d’enquêteurs qui ont assisté, en direct, au remue-ménage ! Plus tard, les principaux protagonistes de cet épisode bien réel se sont retrouvés en garde à vue : certains ont été écroués et condamnés, d’autres se sont mis en cavale ou n’ont pas été poursuivis.

MAFIOSADans la saison 4, au titre évocateur – « A Paris, les affaires se corsent » – l’héroïne met la main sur un cercle parisien avec l’aide de ses lieutenants, dont certains, en 2011, ont participé indirectement à la prise des cercles Eldo et Wagram, sidérant et… audacieux quand on sait que cela figurait en partie dans le script ! La fiction a-t-elle inspiré la réalité ? Tout le laisse à penser même si les voyous corses n’ont pas besoin de scénaristes pour aller de l’avant…

Connais-tu d’autres fictions (série, livre, cinéma) qui traitent aussi très bien de la mafia corse ?

Niels Arestrup et Tahar Rahim dans Un Prophete_0En termes de fiction, non, je ne connais pas un seul film qui traduirait la quintessence même du milieu corse ou corso-marseillais pour être plus précis, car les Marseillais sont la pierre angulaire du système actuel, hérité de la période faste de la French Connection. On pourrait citer « Un prophète » mais, là aussi, difficile de trouver le creuset d’une réalité sauf si l’on considère que César Luciani (Niels Arestrup) n’est pas un parrain. Si c’était le cas, ou en tout cas si Luciani représentait un « voyou », un vrai, il se serait effectivement servi de Malik pour tuer un adversaire avant de faire disparaître tout aussi vite le même Malik.

C’est là tout un paradoxe : pourquoi la production française ne s’est-elle jamais lancée dans des films qui pourraient, sans rougir, être aussi extraordinaires que « Les Affranchis », « Romanzo Criminale », « American Gangster » ou « l’Impasse », et reflétaient le vrai visage du crime organisé et de la société française, sortir enfin de l’angélisme et des clichés habituels ? Il faut par ailleurs ajouter que le Milieu français ne se limite pas aux Corses : dans un film qui pourrait s’intituler « Il était une fois à Marseille », le spectateur serait probablement ravi d’apprendre qu’il existe une « université », qui n’est pas la prison comme certains le prétendent, dont les enseignants sont principalement d’origine napolitains, et ce depuis la fin des années 1950. On le verra peut-être fin 2014 dans « La French », le film très attendu de Cédric Jimenez…

beaux_voyousLa fiction permettrait par ailleurs, comme je l’ai réalisé dans « Le Belge » ou « Beaux Voyous », de briser à jamais les représentations habituelles que les Français projettent sur le Milieu : ceux que l’on présente comme des « parrains » n’en sont souvent pas, et les « caïds » des cités n’ont jamais été invités à pousser la porte du « très, très grand banditisme » et à « toucher la main » de ceux qui ont inventé le trading et le néo-libéralisme hypercapitaliste. Les voyous français ont toujours été en avance sur leur temps : c’est eux qui ont fait la fortune des Familles italo-américaines, lesquelles ne l’oublieront jamais. Et ils le sont toujours, en témoignent leurs implications dans des escroqueries dont le préjudice se monte à des milliards d’euros et ce dans l’indifférence générale. Produire « Mesrine » ou « Le Gang des Postiches », on sait faire, mais montrer sur grand écran le trépied du crime organisé français (élus/voyous/ripoux), un schéma universel à plus d’un titre, cela semble être encore de la science fiction. Jusqu’à quand ?

Propos recueillis par Margaux Duquesne

 

À lire aussi :

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4 réflexions sur “Mafiosa : la réalité se corse

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