Promotion-canapé : la débandade d’un mythe

[Cet article a été écrit à quatre mains : ma première collaboration avec  Clara-Doïna Schmelck, philosophe et journaliste médias, qui écrit quotidiennement pour l’agence de presse Intégrales]

S’il est banal de voir des personnes gravir les échelons d’une entreprise aussi vite qu’un passage dans la chambre à coucher, il n’en reste pas moins que ces « promotions canapé » recèlent de nombreuses zones d’ombre et de non-dits. « Coucher pour réussir » reste un tabou dont voici l’envers du décor. Enquête.

tumblr_mynas33Osg1sjzfa9o1_500Dans une société persuadée, non sans fondement, que seul le tintement de l’argent entrouvre les portes du monde à ceux qui n’ont pas reçu l’honneur d’un nom, les personnes dépourvues et de naissance et de fortune pensent devoir redoubler d’effort.  Qui se donne de la peine ne fait en réalité que rouler sempiternellement l’aveu de sa double peine, preuve de son manque de ressource, humaine et financière. D’où l’idée, insidieusement épandue dans les mœurs, que le talent et la persévérance n’ont pas force de rédemption. Le mythe de l’ascenseur sexuel, ou ce qu’on appelle couramment « la promotion canapé » répond, pour ceux et celles qui y songent, à un fantasme de briser en un éclat les chaînes d’un destin jugé injuste. Au risque de s’enclaver dans une logique absurde : comment espérer s’émanciper en consentant à sa propre servitude ?

Accepter un ou quelques échanges sexuels avec un(e) supérieur(e) permettrait à un(e) prétendant(e) de gravir rapidement les échelons. D’éviter l’épreuve de l’attente, l’affliction d’une déconvenue, la désolation d’un début de carrière à racler le bas de l’échelle, soit toutes les étapes que notre société assimile, à tort, à des échecs professionnels et personnels.

Choisir de « coucher pour réussir », c’est pourtant négliger les tenants et les aboutissants de cet échange de « bons procédés », qui se solde parfois par une relation de soumission, une situation d’enfermement dans un échec à venir. Rebrousser chemin paraît alors impossible. Subir ou partir, il faudra choisir.

Le contrat de confiance

La promo canapé, de rares médias osent parler, exception faite en période de crise. Généralement, la chose est présentée comme un échange tacite d’avantages entre protagonistes qui se considèrent mutuellement comme égaux. En ce cas, le facteur sexe peut effectivement jouer le rôle de « liant » dans les relations humaines. L’acte, compris comme un pacte par les deux parties, débouche parfois sur l’obtention d’un poste, d’une promotion dans la hiérarchie de l’entreprise, ou encore sur une augmentation de salaire.

Mais, la promotion canapé est loin de se réduire à ce type de situation : le mythe a ses misères. Dans la plupart des cas, la personne en situation d’infériorité consent à s’acquitter des services demandés par le ou la supérieur(e), sans même avoir la garantie qu’un avantage lui sera tendu en retour. Comme si elle n’avait rien à perdre. « Il m’est arrivée de faire ce genre de proposition à une jeune femme. Je lui ai demandé des photos, posé des questions. C’était une belle fille : la tête bien faite, mais inconnue au bataillon… » Ce haut dirigeant ne voyait pas le mal à demander de telles faveurs à une femme qui aurait pu être sa fille : « Je ne lui ai pas donné de poste, mais je lui ai donné des contacts. C’est déjà une fleur, non ? », conclut-il, avant de frapper le parquet d’un pas assuré, visiblement enorgueilli d’avoir le pouvoir de sélectionner de la « matière de premier choix ». Et d’avoir réaffirmé son rang en s’offrant une jeune fille de trente ans de moins que lui.

Coucher pour échouer

Les femmes et les hommes qui appuient sur le bouton de l’ascenseur sexuel, ou qui y pénètre quand la porte de l’élévateur s’ouvre devant eux sont-ils comparables à des victimes ? Il s’agit pourtant ici d’un acte délibéré, au contraire de cas de harcèlement sexuel. Si les personnes sont victimes, c’est de leur propre erreur de jugement. Pour Marie Barbou, psychologue hypnothérapeute : « Si une personne a un rapport extrêmement sain avec la sexualité, cela peut être vécu comme un moyen d’avancer, en créant des liens privilégiés avec d’autres. Tout dépend si celui qui a la position hiérarchique dominante exerce ou non un moyen de pression. » Dans notre société, la sexualité n’est pas reconnue comme un moyen politiquement correct de gravir les échelons. La personne ambitieuse est donc prête à assumer ce genre de choix. « La définition de l’ambition est le désir ardent de posséder quelque chose. La définition de l’acte sexuel pourrait être la même… », analyse Marie Barbou.

Une situation assumée qui pour d’autres pourraient bien se transformer en un schéma de soumission, signe d’un manque de confiance en soi et en l’autre. Avant même d’être in fine sali(e) par le supérieur qui leur promet une amélioration de condition, les personnes s’étaient déjà corrompues toutes seules de sa logique : «Tu n’es rien. Deviens d’abord une chose, avant de prétendre devenir une personne ». Au point où l’acte sexuel est perçu comme une épreuve de rattrapage pour ceux qui, partis de rien, vivent dans la honte de n’être pas déjà arrivés.

Partir sur de mauvaises bases

Le phénomène des candidats-canapé, peu relayé, existe bel et bien, comme le montre ce témoignage d’un recruteur travaillant dans le domaine de la communication : « J’ai reçu en entretien plusieurs jeunes et moins jeunes, d’ailleurs, qui essayaient clairement de me pousser à leur demander de coucher en échange de l’obtention du poste. Ils m’ont sincèrement choqué et désolé. » L’irrespect se manifeste aussi dans l’autre sens : inciter quelqu’un à un rapport sexuel aux fins de sa propre réussite revient à l’instrumentaliser. « Comment construire une relation de travail avec quelqu’un qui part du principe que je suis un salopard ? » poursuit ce DRH.

Enfin, coucher dénote un manque d’ambition, qui peut vite être préjudiciable.  D’emblée, la personne qui s’est mise en situation d’infériorité déclare son incapacité à se valoriser autrement, et à  dialoguer avec sa hiérarchie. Une jeune fille se souvient : « J’ai accepté une relation avec ma supérieure pour avoir le stage que je voulais absolument, dans une rédaction. ». L’envers du décor a vite ressurgi : « Nos relations se sont rapidement dégradées. Elle n’arrêtait pas de dire que j’étais incompétente. En réalité, j’étais mal à l’aise. Je suis partie avant la fin du stage. »

Le mythe de l’ascenseur sexuel exprime surtout le malaise d’un monde du travail où la notion de réussite est complètement vidée de son sens : alors que la réussite suppose un accomplissement, et passe nécessairement par l’effort, la promotion canapé repose sur le désir d’obtenir une place en s’épargnant tout obstacle. Prenant acte que la zone grise se définit comme une « zone difficile à limiter où les personnes interagissent de façon complexe, l’un et l’autre tirant un bénéfice de sa position », le fantasme de l’ascenseur sexuel devient alors la zone grise de l’ambition professionnelle.

Clara-Doïna Schmelck et Margaux Duquesne

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