« Le système Amazon réduit des êtres humains à l’état de robots », Jean-Baptiste Malet

Optimisation fiscale, mauvaises conditions de travail dans les usines… Si Amazon fait le choix du silence quand on s’intéresse de trop près à ses affaires, c’est aussi parce qu’elle tente d’éviter au maximum que son image soit ternie. Que se cache-t-il derrière le grand sourire amazonien ? Le journaliste Jean-Baptiste Malet, auteur de En Amazonie, infiltré dans le meilleur des mondes (éd. Fayard) s’est immiscé dans l’entreprise en tant qu’employé dans un entrepôt d’Amazon. Depuis, il ne cesse de décortiquer l’envers du décor de cette entreprise plus souvent applaudie pour sa réussite que critiquée pour ses dérives. Témoignage.

Qu’est-ce qui vous a le plus choqué lors de votre immersion dans l’univers d’Amazon ?

unnamedLe slogan, placardé dans toutes les usines Amazon de la Planète, qui est emblématique du système Amazon : « Work hard. Have fun. Make his- tory. » [« Travaillez dur. Amusez- vous. Écrivez l’Histoire », ndlr]. Les discours durant les prises de poste dans les usines logistiques, avant le travail, galvanisent la performance, le dépassement de soi. On soumet tous les travailleurs à un discours stakhanoviste en les invitant à être des « top-performers ». Alors qu’il s’agit d’un travail non qualifié, rébarbatif, épuisant, pour lequel il est très difficile de travailler plus de six ou sept ans comme en témoignent des travailleurs allemands. Très nombreux sont ceux qui sont physiquement épuisés, qu’ils soient ouvriers ou ingénieurs, après une période de travail chez Amazon. Cela n’a rien à voir avec un travail d’usine traditionnelle. L’infrastructure informatique ordonne, contrôle, soumet les humains à des impératifs de rendement fixés à Seattle. Récemment, un ancien ingénieur de l’automobile, après une expérience comme manager chez Amazon, me confiait qu’il n’avait jamais vu une telle pénibilité au travail auparavant. C’est pour cela que la moyenne d’âge est très jeune chez Amazon, et que tant d’étrangers viennent travailler dans les entrepôts allemands, parfois logés dans des logements dignes du XIXe siècle. C’est l’envers du décor, l’autre face de l’industrie numérique et des géants de l’Internet. Le « Have fun » est une « carotte » qui signifie que l’on propose aux travailleurs des chocolats, des bonbons, des tombolas, ou même de venir costumés au travail. Pendant ce temps, il y a toujours le « bâton » : leur productivité est enregistrée à la seconde. Ils sont sanctionnés ou licenciés si leur productivité n’augmente pas de jour en jour.

La profusion des articles, le service de livraison ultra-rapide, etc. font partie des clefs de la réussite d’Amazon. Quel en est le revers de la médaille, selon vous?

Une exploitation frénétique de la main d’œuvre. Le système Amazon réduit des êtres humains à l’état de robots hébétés en détruisant plus d’emplois dans le commerce traditionnel qu’Amazon n’en crée dans ses usines. Ce sont des emplois de nature différente. Pour le même volume de livre vendu, il faut par exemple 18 fois moins d’emplois à Amazon qu’à une librairie de proximité. C’est le principe de la « destruction créatrice ». Les politiques l’encouragent avec des subventions publiques alors qu’Amazon fraude l’impôt via le Luxembourg, son siège européen, et doit 198 millions d’euros au fisc français !

Vous dites que la holding Amazon Europe Holding Technologies SCS est au cœur d’un échafaudage fiscal conséquent, qui a d’ailleurs donné lieu à un redressement fiscal de la branche française. Est-ce que cette évasion perdure ?

Oui cela perdure en toute impunité.

unnamed3La mutualisation et la gestion de stocks sont informatisées selon la logique du chaotic storage. De quoi s’agit-il?

Cela veut dire que chez Amazon on range là où il y a de la place, comme dans un bazar, mais référencé par informatique. Seule la machine sait où se trouve la marchandise. Cela réduit les coûts de stockage en cas de changement brutal de l’offre ou de la demande puisqu’il n’est plus utile de prévoir de la place ou un emplacement particulier pour l’arrivée d’un stock.

Pouvez-vous me décrire la loi du silence imposée par Amazon ?

Le code du travail autorise la libre expression des travailleurs. Chez Amazon le règlement intérieur prévoit de licencier l’ouvrier qui adresse la parole à un journaliste. Un ouvrier n’a pourtant accès à aucun secret industriel. Il s’agit de taire la pénibilité et les conditions de travail. Sur mon livret des intérimaires, il est écrit : « Vous n’avez pas le droit de parler de votre travail à l’extérieur, y compris à votre propre famille

La stratégie globale d’Amazon est plutôt gagnante, au final, non ?

Tout cela dépend de vos critères d’opinion, de votre vision du monde, de la manière que vous avez d’appréhender l’économie, le développement industriel, le devenir de l’humanité. Je pense que les gens savent qu’Amazon livre vite et pas cher mais qu’ils ne mesurent pas totalement toutes les conséquences directes ou indirectes d’un tel système sur le long terme.

Propos recueillis par Margaux Duquesne, dans le cadre d’un dossier consacré à Amazon, dans le numéro de novembre 2013 de l’Informaticien, disponible en intégralité ici.

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