Queer, sexe et subversion

C’est un plongeon dans le quotidien d’une génération décomplexée et insoumise. De joyeux lurons qui expriment leurs idéaux à travers la musique, les livres, l’art…  « Leader d’opinion » ou simples activistes, les protagonistes de ce mouvement se réapproprient leur corps à des fins politiques et se sentent libres de choisir leur genre et leur sexualité. Leur point commun : s’affranchir des normes sociales qu’ils jugent bâties sur un modèle patriarcal qui ne leur convient pas. Un univers touchant par sa sincérité, sa rage de vivre et de s’assumer.

Au Sonic, Lyon, 2009. Photo : Fabrice Caterini, co-fondateur de l'agence Inediz.

Au Sonic, Lyon, 2009. Photo : Fabrice Caterini, co-fondateur de l’agence Inediz.

L’ambiance est moite, survoltée et récréative. Sur la péniche du Sonic, à Lyon, une bande de jeunes prend l’air, sur la terrasse. Fumant de longues cigarette et maquillés outrageusement, Adrien et Raoul sont belles à faire rougir. Les deux garçons sont habillés en femmes, vêtus de robes de soirée avec des peignoirs qu’ils ont emprunté à la fringothèque, une penderie qui recouvre les murs du bateau, remplie de vêtements disco, que tout le monde peut emprunter le temps d’une soirée.

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Adrien et Raoul, au Sonic, Lyon, 2009. Photo : Fabrice Caterini, co-fondateur de l’agence Inediz.

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Ger et Raoul, au Sonic, Lyon, 2009. Photo : Fabrice Caterini, co-fondateur de l’agence Inediz.

Leurs copines sont elles aussi assez troublantes. Leurs visages androgynes ne laissent apparaître ni filles, ni garçons. Lunettes trop grande, pantalons en cuir doré… Je demande à l’une d’elle son prénom. « Adriencamille », me répond-elle. Je ne comprends pas, ça la fait sourire mais elle ne s’explique pas. Y a-t-il d’ailleurs vraiment quelque chose à expliquer ? Tout le monde prend tout le temps des pseudos, pour tout et n’importe quoi. Pourquoi pas Adriencamille après tout. Pour elle, être queer, puisque c’est le thème de la soirée, « c’est être flou dans son genre, choisir de ne pas choisir ». Après réflexion, elle rajoute : « C’est prendre conscience de son corps en tant qu’objet politique : une prise de liberté ! »

Choisir de ne pas choisir

Sur scène, le Sonic accueille les Scream Club, un duo de lesbiennes électro/hip hop. Nos deux rappeuses viennent d’Olympia, dans l’État de Washington, la ville la plus féministe des États-Unis. D’un côté, la chanteuse Sarah Adorable la « fem » (à prononcer « faime ») décrite par l’écrivaine Wendy Delorme, dans son livre Quatrième Génération comme représentant « le girl power dans toute sa puissance (…) les fems en général, les gouines féminines qui n’ont pas peur d’exprimer leur féminité et se montrent avec fierté aux côtés de femmes masculines. Elle représente les femmes artistes, créatives, les femmes qui n’ont pas peur de monter sur scène de montrer un côté extrême de la féminité. Sur-féminine, voire le look pétasse totalement assumé, rock, sans complexes ! ». À ses côtés, Cindy Wonderful la « butch », (« camioneuse », en français). Dans ces soirées queer, on se sent libre. Les filles ont trop chaud ? Pas de problème, elles enlèvent le haut. Les hommes veulent s’habiller en nuisette ? Pas de souci. Ici, il n’y a pas de règle. Tout est permis. Pour Cindy Wonderful, « être queer, c’est décider de sa propre identité, être libre de choisir avec qui on couche, du genre auquel on s’identifie. C’est être soi-même en dépit de la norme imposée. »

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Scream Club (Sarah Adorable et Cindy Wonderful), au Sonic, 2009. Photo : Fabrice Caterini, co-fondateur de l’agence Inediz.

Trouble du genre

Judith Butler, en 2012.

Judith Butler, en 2012.

« On ne naît pas femme, on le devient », disait Simone de Beauvoir. Dans nos sociétés, on nous éduque en fonction de notre sexe biologique. Un garçon jouera aux voitures, on habillera les fillettes en robe. L’écrivaine Judith Butler a été l’une des premières théoriciennes queer à distinguer le sexe du genre. Le « genre social » ne serait pas déterminé exclusivement par le sexe biologique. Les queer se sont demandés pourquoi l’anatomie déterminait des statuts sociaux si différents. « Nous n’avons jamais une relation simple, transparente, indéniable au sexe biologique », écrit Judith Butler dans Trouble dans le genre, un livre phare publié en 1990 aux États-Unis et traduit en français tardivement en 2005.

La pensée queer vise à déconstruire les frontières, combattre les distinctions binaires (homme/femme, hétéro/homo…) qu’elle juge ni fixes, ni naturelles, favorisant des identités différentes. Adriencamille, rencontrée au Sonic, se confie : « Je me souviens avoir dit “je suis lesbienne, j’aime les femmes, je ne vais pas sortir avec une fille qui ressemble à un mec. Après, j’ai réalisé que ces propos n’étaient pas les miens, ils étaient juste ceux d’une pensée normative. En réfléchissant, en lisant, en étant confrontée à des travaux d’artistes, en rencontrant des gens, je me suis épanouie et j’ai arrêté l’intolérance. » Elle admet : « Aujourd’hui je pense que je pourrais sortir avec une lesbienne qui est née garçon ou qui est devenue garçon ou qui est floue. Moi- même, je ne me sens pas fille et je ne me sens pas garçon, l’identité vers laquelle je me sens la plus proche, c’est l’identité queer…»

L’histoire d’un mouvement

« Queer » signifie étrange, bizarre. Terme péjoratif utilisé comme insulte homophobe (« pédé »), il a été récupéré par les partisans d’un mouvement né aux États-Unis, à la fin des années 80. Après l’époque où l’homosexualité s’est « commercialisée», on a vu apparaître des bars gays, des sex-clubs, la Gay Pride … Et une partie de cette communauté a cessé de militer. Pour Mickael Tramoy, artiste lyonnais :

« Cette commercialisation du mouvement gay a tué une pensée politique car il y a encore beaucoup de discriminations. »

Le mouvement queer s’appuie sur le courant féministe pour faire avancer la parité des genres. En France, il est arrivé d’abord par la rue puis par les livres, puisque la doctrine a été traduite en français assez tard. Aux États-Unis, le mouvement queer est arrivé par les minorités dans les minorités : les transgenres, les hispanos et les noirs en ont eu marre du stéréotype gay et lesbien toujours blanc, de classe moyenne. Ils ne s’y reconnaissaient pas. Le queer combat à la fois l’homophobie et le racisme. C’est une politique d’alliance, même si tous les militants n’ont pas les mêmes intérêts immédiats, ils remettent tous en cause l’exclusion basée sur la sexualité et le sexe. Mais le queer n’est pas un mot d’ordre, et encore moins une case, puisque la lutte est elle-même basée sur le combat des catégorisations.

Les militants ne communiquent que très rarement dans la presse grand public, justement. Ils préfèrent s’exprimer par des réseaux fermés, dans des fanzines, dans des squats… Par peur d’être stigmatisés ou encore mis en scène comme des bêtes de foires, ils préfèrent éviter ce genre de médias « mainstream », comme ils disent, refusent les voies d’informations générales, qui sont celles qui souvent les trahissent ou les blessent. Bref, celles qu’ils ne regardent plus car elles ne leur correspondent pas.

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“In gode we trust”

« Être queer c’est être en lutte », dit Mickaël Tramoy artiste plasticien lyonnais et activiste queer. Son arme ? La subversion et le cynisme. “In gode we trust”. L’adage féministe est écrit en rose sur une écharpe de supporter, symbole suprême de l’objet machiste. Il fallait y penser. Ancien étudiant aux beaux-arts de Lyon, Mickaël a aussi brodé sur fond noir toutes sortes d’insultes homophobes de couleur rose : « tantouze », « tapette », « salope », « gouine »…  L’artiste s’explique : « En référence à Marcel Proust qui parle de l’injure, Didier Eribon, un philosophe intellectuel français et théoricien queer a écrit dans un livre que chaque enfant est confronté à l’injure homophobe au moins une fois : « pédé », « enculé”, « tarlouze”… On conditionne les enfants à avoir honte de l’homosexualité. L’injure est ce qu’il y a de pire car le langage formate les esprits. » La broderie est un geste féminin et pour ce militant, « s’acharner à broder une insulte, c’est un geste de résignation, un retour sur soi. De plus c’est drôle, c’est « camp» ”. C’est quoi ? “Camp, c’est l’humour des folles, une façon de se décharger de l’injure et de réagir. L’écharpe « In gode we trust” est un objet camp par exemple ! ».

Autre broderie : un plan du Parc de la Tête d’Or, en blanc sur fond noir. Ironie du sort, le résultat donne la forme d’un slip. « Ce parc a été un lieu de drague homosexuelle pendant de nombreuses années. Maintenant, c’est plus difficile, ça dérange. » Pourquoi un lieu public comme point de rendez-vous ? « C’est le côté fantasmagorique, la rencontre d’inconnus. C’est un peu ghettoïsant l’idée que les homosexuels doivent se retrouver dans des bars gays. La majorité n’y va pas d’ailleurs. »

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Matraquer des idées à coup de paillettes

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Wendy Delorme

Wendy Delorme est l’auteure du livre Quatrième génération (Grasset, 2007), doctorante et enseignante en sciences humaines et sociales, comédienne burlesque, performeuse X et activiste queer. Elle nous explique comment elle est devenue activiste queer : « Le militantisme m’est venu la première fois que ma première petite amie est sortie avec moi dans la rue et a refusé qu’on se tienne la main en public. Elle avait peur qu’on se fasse emmerder. Je me suis dit que quelque chose ne tournait pas rond dans ce monde. Et puis il y a eu l’usure du harcèlement constant des mecs, partout, dans la rue, dans les bars. L’espace public est encore majoritairement sexiste. J’en ai eu marre. J’ai milité deux années dans des associations de lutte contre l’homophobie, le sexisme, le racisme, la transphobie. Cela m’a fait un bien fou. Maintenant je fais des spectacles, j’écris des livres. C’est ma façon de survivre à la rage que j’ai, de la transformer en quelque chose de créatif. J’essaie de faire passer mes idéaux à ma manière, avec beaucoup de paillettes, de la joie, de la nudité, et de la rage.»

Quelle est l’atmosphère d’une soirée queer ? « L’ambiance des soirées queer le plus souvent, est excitante ! Je peux m’y exprimer de façon non censurée, que je ne vais pas me faire emmerder par des mecs “relous” qui pensent que je suis une pâtisserie géante qu’ils ont le droit de commenter et toucher sans me demander la permission. Ce sont des lieux “safe”, la plupart du temps, sauf si (on a ce problème à Paris) on organise des soirées queer dans des lieux grand public où les videurs sont homophobes, transphobes et racistes. Là, tu te retrouves à participer à une soirée organisée par des gouines, pour leurs potes gouines, trans et pédés, et tu te fais refouler à l’entrée par un videur homophobe. C’est triste, c’est rageant. », conclut-cette joyeuse militante, proche de la réalisatrice et photographe Émilie Jouvet.

Point G

Sylvie Tomolillo est l’auteure d’un mémoire sur le mouvement queer et les Sœurs de la Perpétuelle Indulgence, elle explique qui sont ces drôles de nonnes : « A l’origine, un groupe de militants a débarqué en pleine ville à San Francisco, travesti en bonnes-sœurs. Les réactions ont été telles, qu’ils ont décidé d’utiliser la théâtralité comme un outil de visibilité et un outil politique pour lutter contre l’homophobie et le sida. C’est une façon de détourner l’image religieuse catholique homophobe. »

En 1995, la Bibliothèque de la Part-Dieu de Lyon exposait les photos des Sœurs de la Perpétuelles Indulgence, prises par Jean-Baptiste Carhaix. Le photographe se souvient de cette époque : « En 1979, les Gays, sans le savoir, dansaient sur un volcan : le sida en effet sourdait dans leurs corps à San Francisco, cette extraordinaire ville libertaire, libertine, laboratoire d’idées et de postures nouvelles. (…) Les Gays, à cause du sida qui les frappait, étaient les cibles des conservateurs et même se combattaient entre eux. « Queers against Gays« , lisait-on sur certains murs. Ils balançaient entre une véhémente visibilité et le repli sur soi… certains leaders gays allant jusqu’à fustiger les SPI, à cause du tapage médiatique national que leurs provocations généraient et des attaques incessantes des mouvements chrétiens. »

Margaux Duquesne

Sister Sadie Sadie The Rabbi Lady avant une messe (église épiscopalienne avec prêtres gays !) : juin 1983 © Jean-Baptiste Carhaix

Sister Sadie Sadie The Rabbi Lady avant une messe (église épiscopalienne avec prêtres gays !) : juin 1983 – San Francisco © Jean-Baptiste Carhaix

Filmothèque

Ma vie en rose, d’Alain Berliner (1997) (Golden Globe du meilleur film étranger en 1998). Ludovic, un garçonnet de sept ans, qui est persuadé d’être une petite fille.

No skin off my ass, de Bruce La Bruce (1991). Un skinhead tiraillé entre son attirance pour un coiffeur homo et ses pulsions de skin violent. Docu-fiction engagé et underground.

One night stand, d’Emilie Jouvet (1er prix lesbien Berlin 2006, Porn filmfestival). Qualifié par son auteur de “film porno romantique queer”, joué par des acteurs amateurs.

Tomboy, de Céline Sciamma (Prix du jury aux Teddy Awards, Berlinade, 2011). Laure, vrai garçon manqué (« tomboy »), se fait passer pour un garçon pour être accepté dans un groupe d’enfant.

 

Remarque : Certaines interviews et photographies de cet article sont tirées de mon reportage pour Lyon Capitale sur la Génération Queer (2009).

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