Pillages en Afrique : quand la loi du silence résonne

Le documentaire Le prix des mots, réalisé en 2012 par Julien Fréchette, illustre le combat du pot de terre contre le pot de fer. Ce film revient sur la publication controversé du livre Noir Canada accusant l’industrie minière d’abus sur le territoire africain. S’ensuit une machination judiciaire poussée par deux multinationales qui, à trop vouloir imposer le silence, ont finalement récolté l’effet inverse.  

Noir CanadaNoir Canada, sous-titré Pillage, corruption et criminalité en Afrique, a été écrit par Alain Deneault, philosophe et enseignant en sciences politiques, avec l’aide de Delphine Abadie et William Sacher. Ce livre a été publié au Québec en 2008. Il dénonce les abus des multinationales canadiennes sur le continent africain (crimes humains et contre l’environnement, déplacement de population forcé, financement occulte de guerre civile…) Le livre relate notamment l’affaire de 52 mineurs artisanaux qui auraient été enterrés vivants en Tanzanie, dans leur puits, par des bulldozers. Ces allégations ont par la suite été reprises par la presse locale et Amnistie Internationale. Le documentaire Le prix des mots indique que la Banque mondiale a rédigé un rapport discréditant ces allégations et que le gouvernement tanzanien n’a pas jugé nécessaire d’ouvrir une enquête.

La veille du lancement du livre Noir Canada, Barrick Gold, la plus grosse compagnie pétrolière du monde, envoie une mise en demeure à l’éditeur et aux auteurs. Elle menace de les poursuivre si le livre contient des « allégations fausses et diffamatoires. » Quinze jours plus tard, la compagnie poursuit en diffamation les auteurs et éditeur du livre, réfutant les propos qu’il contient concernant les abus en Tanzanie et au Congo, à son sujet. En juin 2008, une autre compagnie aurifère, Banro Corporation, poursuit également les auteurs et Écosociété pour diffamation.

Le réalisateur du documentaire suit donc ces poursuites judiciaires, du point de vue des auteurs et de l’éditeur, donc l’état psychologique (et par conséquence physiques) semble se dégrader au fil de l’acharnement procédurier. Le spectateur assiste par exemple à une conférence où le directeur des Éditions Écosociété explique que Barrick Gold lui réclame 6 millions de dollars, soit 25 fois le chiffres d’affaire annuel de la maison d’édition…

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Les auteurs décident ensuite de traduire le livre en anglais, mais c’est sans compter une nouvelle mise en demeure par Barrick Gold : « À un moment donnée, je vais me demander si je ne vais pas recevoir de mises en demeure par rapport aux rêves que je fais la nuit ! », ironique Alain Deneault, chez lui, tout en préparant le café au réalisateur du documentaire.

Procédés kafkaïens

Le film souligne le problème de droit que la justice doit trancher : la question n’est pas de savoir s’il y a eu 52 morts, en Tanzanie, mais si les auteurs sont en droit de le supposer. « Est-ce que les auteurs avaient envie de les diffamer ou travaillaient-ils sérieusement ?, explique Alain Deneault par téléphone à Julien Fréchette, dans le film, pour lui délimiter les contours de ce qui se joue vraiment au coeur du tribunal canadien.

Pour Barrick, il s’agit de démontrer que les auteurs n’ont pas contacter les sources citées dans l’ouvrage. Ces derniers le répètent : ils ne sont pas journalistes, mais chercheurs, et ne font que la synthèse des sources publiées. La compagnie a une manière bien particulière de tenter de prouver la diffamation dont elle se dit victime : elle convoque, pendant 20 jours, les auteurs du livre et les employés d’Écosociété à des interrogatoires : « Quand on subit ce déballage de questions, on a l’impression qu’ils s’agit d’une entreprise de torture psychologique, c’est très kafkaïen, témoigne Alain Deneault dans le film. On nous repose beaucoup les mêmes questions, auxquelles on a déjà répondu, en substance. On nous les repose parfois mot à mot. Une technique pour obtenir une réponse sensiblement différente pour ensuite prétendre qu’il y a contradiction dans le discours. »

Photo : Jacques Nadeau - Le Devoir Manifestation d’appui à la maison d’édition Écosociété, en 2008, au Palais de justice de Montréal

Photo : Jacques Nadeau – Le Devoir
Manifestation d’appui à la maison d’édition Écosociété, en 2008, au Palais de justice de Montréal

Le réalisateur assiste au premier dénouement juridique, lorsque le juge doit répondre au sujet de savoir si Barrick Gold peut effectuer cette poursuite pour diffamation et si elle doit ou non payer les frais d’avocats des responsables du livre. La Cour supérieure du Québec refuse de rejeter la poursuite : « Les auteurs n’offrent à première vue pour seule défense (…) que la rhétorique de l’allégation. Or, ils ne sauraient y trouver une immunité. » Cependant, la Cour dépeint les stratagèmes disproportionnés utilisés par la multinationale : « Or, malgré l’apparente légitimité de son recours, le procédé employé par Barrick peut constituer un abus : mise en demeure annonçant des dommages (…) avant même la sortie (…) du livre ; vingt jours d’interrogatoires (…) ; défaut, à première vue (…) de présenter la preuve d’un quelconque préjudice matériel. » La disproportion des ressources entre celle de la maison d’Édition et Barrick est aussi jugée incontestable. Le tribunal considère donc qu’il se trouve « en présence  d’une action en apparence abusive (…) » Barrick doit donc payer les frais de justice des auteurs du livres.

Finalement, cette affaire se conclura par une entente à l’amiable en 2011 entre les parties : selon un accord, les Éditions Écosociété cessent de publier Noir Canada et s’engagent à verser une somme (non précisée) à la compagnie Barrick Gold. À ce moment-là, la compagnie écrivait, dans un communiqué : « Les auteurs reconnaissent qu’ils n’ont pas de preuve d’implication de Barrick en Tanzanie en 1996 et que Barrick et d’autres parties contestent les allégations entourant les événements à la concession de Bulyanhulu en 1996 ».

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Effet Streisand

24 heures plus tard, le livre était diffusé sur Internet, sous la forme d’un PDF consultable en ici. En cela, Alain Deneault, qui regrette que le film se termine sur un touche triste, ne voit pas dans toute cette aventure un échec, bien au contraire :

LEPRIXDESMOTS« Le documentaire de Julien Fréchette se termine sur une note triste parce qu’il porte sur un objet très particulier, qui est l’appareil judiciaire. Il est vrai que, de ce point de vue, les conclusions ne sont pas reluisantes. (…) Mes collaborateurs et moi-même nous battions pour faire valoir publiquement le discours soutenu par Noir Canada sur le rôle controversé des sociétés canadiennes en Afrique. Et de ce point de vue, la victoire est sans appel (…) De plus, paradoxalement, depuis que Noir Canada a été retiré du commerce, il s’est trouvé tellement piraté qu’on semble le trouver plus facilement qu’à l’époque où il circulait normalement », explique aujourd’hui Alain Deneault.

En 2012, Alain Deneault et William Sacher publient un nouveau livre intitulé « Paradis sous terre », chez Écosociété et les éditions Rue de l’échiquier. Ce livre, dont son auteur nous parle dans cette interview, décrit les « complaisance du régime » accordées par le Canada à l’industrie minière.

« C’est dans les prisons que l’idée de liberté prend le plus de force et peut-être ceux qui enferment les autres dedans risquent-ils de s’enfermer dehors. », disait Jean Cocteau dans l’Impromptu du Palais Royale, en 1962. 

Margaux Duquesne

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