Le documentaire L’enfance du hard, de Sébastien Bardos et Jérémie About, diffusé l’année dernière sur Canal +, revient sur l’âge d’or du cinéma pornographique des années 70. Cette parenthèse enchantée remémore une époque où le porno était joyeux et les hardeuses épanouies. Avant que la loi X de 1975 ne vienne transformer cet art en industrie.

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Il y des projections de cinéma qui vous marquent plus que d’autres. Celle-ci est entrée directement dans le palmarès des plus mémorables. Imaginez : quartier des Grands Boulevards, à Paris, un petit cinéma discret, le Beverley, dernier bastion du cinéma X à diffuser encore du 35 millimètres… C’est ici que L’enfance du hard a été diffusé pour la première fois, en petit comité. Une trentaine de personnes attendaient avec excitation le début de la séance. Quasiment tous les acteurs que l’on retrouve dans le documentaire avaient fait le déplacement pour cette “projo-retrouvailles”. Fous rires, embrassades, des « Tu te rappelles de ce film ? » ou encore « Au fait, quelqu’un sait ce qu’est devenue Claudine ? » Les copains se retrouvent. Une bande de joyeux lurons : réalisateurs, producteurs, doubleurs ou acteurs de ce cinéma porno devenu art à part entière lors de cette courte période. Le succès de ce cinéma lui a ouvert les portes et les rails du circuit traditionnel… avant son arrêt de mort signé par la Loi Giscard, dites « Loi X » de 1975, et appliquée à la lettre par Jack Lang en 1981.

« Je n’ai pas l’âme d’une politicienne, je trouve que c’est un métier assez dégueulasse et je n’aime pas me salir les mains. Sauf dans le foutre. La merde à la rigueur. Mais pas la politique. » Sylvia Bourdon, actrice X 

Capture-d’écran-2013-01-03-à-21.42.08-290x166Maurice Laroche, gérant du Beverley depuis 1970, est le personnage qui a inspiré ce documentaire. L’idée était au début de faire un portrait de ce collectionneur de bobines. Les jeunes réalisateurs se heurtent à un problème de taille : aucun client ne veut témoigner. Sébastien Bardos et Jérémie About, décident alors d’élargir le sujet à la notion d’érotisme, rare dans le cinéma pornographique d’aujourd’hui. « Le porno n’a plus rien d’érotique, ni même de cinématographique. Il est souvent réduit à des saynètes. C’est devenu du gonzo. », explique Jérémie About, co-auteur du documentaire. « Alors qu’à cette époque, c’était quelque chose de nouveau, il n’y avait pas de contrainte. C’était une sorte de « petite famille », ils baisaient tout le temps en dehors ou pendant les tournages. », continue-t-il. Les acteurs de cette courte explosion du hard avaient deux passions qu’ils réussissaient à combiner pour leur plus grand plaisir et celui du public : le ciné et le sexe.

La parenthèse enchantée

68 est passé par là avec sa révolution sexuelle. En 1975, un film français sur trois est érotique ou pornographique : « Le sexe envahit les écrans », entend-on dans les JT de l’époque. Les salles traditionnelles voient apparaître, à côté des films du dimanche pour les enfants, des titres d’un nouveau genre : Je suis vicieuse mais je me soigne, Lèvres chaudes, La grande partouze, Banane mécanique

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Certaines salles de province vivaient grâce aux séances classées X, ce cinéma-là faisait vivre un grand nombre de travailleurs dans divers domaines, qu’ils soient directement ou indirectement liés aux tournages eux-mêmes. « J’ai l’impression qu’on filmait une rencontre amicale, qui se finissait dans le libertinage. », raconte Maurice Laroche dans le documentaire. Même si l’objet principal de ces films était le sexe, il n’en restait pas moins que l’aspect cinématographique était léché : certaines prises prenaient parfois jusqu’à trois ou quatre heures de préparation et d’installation (lumière, décor, maquillage…). Les films avaient de vrais scénarios, parfois complètement loufoques, comme dans « Le sexe qui parle » dont le titre résume l’histoire à lui tout seul.

Du point de vue technique, les films étant tournés au 35 millimètres, rien n’était laissé au hasard vu qu’il n’y avait que peu de bobines. Ils étaient tournés en muet, ce qui demandait tout un travail de doublage, en post-production. Sans compter les effets spéciaux, comme les seringues remplies de faux sperme (dont le secret est expliqué méthodiquement dans le documentaire) en cas de “panne” des acteurs.

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« L’ouvreuse n’a pas de culotte »

Brigitte Lahaie dans "Cette malicieuse Martine" (1979)

Brigitte Lahaie dans “Cette malicieuse Martine” (1979)

« Beaucoup d’actrices/eurs voyaient ça comme un tremplin vers le cinéma classique mais très peu ont réussi, elles/ils ont été vite ghettoïsés », continue Jérémie About. Interviewée dans cet hommage au cinéma porno seventies, Brigitte Lahaye se rappelle quand même qu’elle n’était pas si naïve sur son avenir professionnel : « Je n’ai pas fait des films pornographiques en me disant que j’allais faire des films traditionnels, par la suite. Je sais bien que je suis blonde, mais quand même… En revanche, être devant une caméra, avoir un rôle à apprendre, être maquillée par une vraie maquilleuse, c’était quelque chose d’assez fascinant. On avait l’impression d’être dans une œuvre artistique. »

L’enfance du hard nous fait (re)découvrir avec plaisir un film émouvant : Exhibition, sorti en 1975, mélange entre le documentaire et le cinéma-vérité. Il est le fruit d’une rencontre : celle du réalisateur Jean-François Davy et de l’actrice Claudine Beccarie lors du tournage de Change pas de main, signé de l’ancien polytechnicien et critique aux Cahiers du Cinéma, Paul Vecchiali. Jean-François Davy décide de réaliser un portrait de cette actrice : elle raconte comment elle en est arrivée au porno, ce qu’elle aime dans ce métier, ce qu’elle pense du plaisir etc. C’est « la vie de Cosette », comme l’a dit l’acteur fétiche de la nouvelle vague Jean-Pierre Léaud dans Le Pornographe de Bertrand Bonnello. L’année de sa sortie, Exhibition est présenté à Cannes dans la section Perspectives du cinéma français. Davy réalisera d’autres films dans la foulée, sur cette même idée de témoigner de ce genre et de lui rendre hommage.

Claudine Beccarie

Claudine Beccarie, dans Exhibition, de Jean-François Davy, 1975

La fin de la récré

« Après 1980, on ne tournait plus des films avec un message, on tournait des films pour montrer du cul. » Brigitte Lahaye

En 1976, la loi Giscard entre en vigueur et enferme le cinéma X dans un ghetto. Elle permet de taxer les films dits pornographiques. Elle est dans un premier temps contournée, puis Jack Lang met définitivement fin à cet âge d’or en 1981, aidé par les associations bien-pensantes et les lobbys des distributeurs et de producteurs de films mainstream qui craignent la concurrence et crient à l’époque « haro sur le porno ! ». Il faut alors différencier les films “érotiques” et les films “pornographiques”. La police judiciaire commence alors à saisir les copies. On justifie cette loi par la volonté de protéger les plus jeunes… Après 1980, l’arrivée de la vidéo porte le coup final au mouvement : « Après cette date-là, on ne tournait plus des films avec un message, on tournait des films pour montrer du cul. » témoigne Brigitte Lahaye dans le documentaire.

Le porno, c’était mieux avant

Le cinéma porno d’aujourd’hui existe bel et bien toujours mais force est de constater que son industrialisation, le fait que tout le monde peut se prendre pour un réalisateur de films X, muni d’une caméra bon marché, a ôté tout le charme des premiers objets artistiques de courts moments de grâce cinématographique et expérimentale. Dans son ouvrage « 25, 000 years of erotic freedom », l’écrivain Alan Moore raconte que « La pornographie ne sera jamais éradiquée. Le porno a existé, depuis la période paléolithique, et il y a de fortes chances qu’il soit encore avec nous tant que notre espèce vivra sur cette planète. » Il souligne toutefois l’évolution de la notion d’érotisme au cours du temps : « La pornographie, bien qu’elle soit plus massivement diffusée qu’elle ne l’ait jamais été auparavant, a été réduite à un marché de masse, sans aucun standard ni critère (…) dans une atmosphère sordide et un climat de honte. (…) Or, le fantasme sexuel est accessible à tout ceux ayant un tant soit peu d’imagination. Les vidéos pornographiques et les DVDs nous vendent un substitut sans vie et terne de quelque chose que nous pourrions imaginer nous-même, quelque chose de beaucoup plus jouissif ». « Les films de cette époque font la part belle aux femmes, que les réalisateurs prenaient soin de sublimer. Aujourd’hui, on est dans la performance, il n’y a plus aucune sensualité, alors que ce qui est seulement “suggéré” est beaucoup plus excitant. », explique Jérémie About.

La Fistinière : caméra au poing, de Jérémie About et Sébastien Bardos.

La Fistinière : caméra au poing, de Jérémie About et Sébastien Bardos.

Les auteurs de L’enfance du hard n’en sont pas à leur premier coup d’essai. Il y a deux an, ils avaient déjà tapé fort, avec leur web reportage La Fistinière : caméra au poing, s’intéressant au fist-fucking, une « pratique sexuelle consistant à pénétrer le vagin ou le rectum avec la main », spécialité d’un gîte rural dans la Cher. Le talent de ce petit film de 26 minutes étant de traiter d’un sujet trash, sur fond de musique versaillaise, sans montrer une seule image choquante. Ainsi, Nelly nous raconte, par exemple, tout en malaxant sa pâte à cuisiner, qu’elle aime aussi « fister les garçons » et qu’elle s’occupe donc parfois de certains clients : « Tout se passe dans le regard ».

Margaux Duquesne

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