Sport : paris en ligne et blanchiment d’argent

Profitant du scandale des paris sportifs dans lequel trempait le handball français, la chaîne de télévision Arte avait rediffusé, en octobre dernier, Sport, mafia et corruption, de Hervé-Martin Delpierre. Empruntant le genre du polar, ce documentaire nous montre un autre visage du sport. Un monde où se rencontrent joueurs professionnels, mafieux et ripoux ; où les paris en ligne servent à blanchir de l’argent sale, Internet ayant rendu ce trafic encore plus opaque. Dans cet univers cynique et réaliste, le sport n’est plus que synonyme de profit. L’auteur de ce film décortique cette enquête, réalisée entre 2010 et 2011.

Comment vous en êtes venu à travailler sur ce sujet ?

Hervé Martin Delpierre

Hervé Martin Delpierre

J’avais réalisé un film sur le monde du poker, un univers que je connaissais bien. De fil en aiguille, j’ai découvert l’impact et l’importance des sites de poker en ligne. Lorsqu’en France, on a engagé un débat sur la légalisation des jeux en ligne, en 2010, j’étais intrigué qu’on veuille légaliser quelque chose qui, par essence, n’était pas légal. Les sites de poker en ligne m’ont amené aux sites de paris sportifs. Souvent d’ailleurs, ce sont les mêmes actionnaires, les mêmes moyens technologiques, la même clientèle…

« Je ne suis pas surpris par les efforts du crime organisé pour truquer les matches sportifs. Il y a gros à gagner, peu de risque d’être pris, et les sanctions sont minimes. » Ronald Noble, secrétaire général d’Interpol (extrait)

À l’époque, Interpol commençait à communiquer sur le fait qu’il y avait plus de 100 milliards d’euros blanchis par an, via les paris sportifs, ce qui, ramené au ratio du chiffre d’affaires mondial du pari sportif, représentait quasiment un tiers ! Il y a environ 15 000 sites de paris sportifs dans le monde. Il y en a 85 % d’illégaux, au sens où ils n’ont aucune légalité sur aucun territoire. Le chiffre d’affaires total des paris sportifs est estimé entre 300 et 400 milliards, voire 500 milliards, pour certains. Je voulais comprendre comment ces sites fonctionnent. Pour une bonne partie, ils sont utilisés pour du blanchiment d’argent. Interpol a lancé en 2007 son opération SOGA I (qui s’est poursuivie par SOGA II et SOGA III, par la suite). Ils ont ainsi réalisé des saisies au sein des sociétés de paris sportifs, basées pour la plupart à Singapour, en Thaïlande, à Hong Kong, en Chine continentale… Environ 70 % des paris effectués dans le monde viennent d’Asie.

Comment explique-t-on l’intérêt des Asiatiques pour les paris ?

« Les liens entre les joueurs et la Camorra sont avérés : il y a des preuves, ce ne sont pas des légendes (…) Ils étaient témoins à leur mariage, ils étaient invités chez eux (…) Il y a des photos de Maradonna chez les parrains de la Camorra. », Francesco Ceniti, journaliste à La Gazetta dello Sport (extrait)

Ils ont une culture du pari qui n’a rien à voir avec la nôtre : ils parient sur n’importe quoi. Un Chinois ne va pas chercher à parier sur un club de football qu’il aime, mais sur une cote attractive qui va exister par rapport à un match. Par exemple, sur un club qui est favori, mais dont bizarrement la cote n’est pas très élevée ; ou un club outsider dont la cote est élevée. Ils aiment prendre des risques, ce n’est pas du tout comme chez nous. Les Français n’ont pas cette mentalité qu’ont les Anglo-Saxons. Dans les pays latins, on parie par principe sur l’équipe qu’on aime. Pas sur les cotes, ni sur des probabilités. Les Asiatiques, eux, veulent gagner de l’argent, quoiqu’il arrive.

Est-ce que les cellules policières locales vous ont aidé, pendant votre enquête ?

sport

Elles refusent de collaborer. Elles m’ont même empêché de tourner à Hong Kong et en Chine continentale, ont empêché à certaines personnes de me parler. Interpol ne s’est pas du tout montré coopératif à ce propos (et ironie du sort, après nous avoir mis des bâtons dans les roues pendant l’enquête, Interpol a acheté, il y a deux mois, les droits non commerciaux du documentaire Sport, mafia et corruption, pour le diffuser à ses propres agents.) J’avais un parti pris pour ce film, qui en a dérangé certains : je ne voulais pas faire un reportage moraliste. Ce qui m’intéressait était de comprendre cette machine internationale, comment elle fonctionne, quels sont les tenants et les aboutissants et comment un crime d’envergure aussi large peut exister, perdurer et s’organiser. Comment la machine italienne travaille avec les triades chinoises ? Comment les triades chinoises recyclent leur argent ? Qui les protège ? Comment arrive-t-on à corrompre un gardien de but de troisième division en Italie ? Ce parti pris les gênait car il mettait en avant toutes les failles du système international et local…

Pourquoi, par exemple, le juge d’instruction Guido Salvini a accepté de parler ?

Il a fait quelque chose d’extraordinaire, dans le film, on ne s’en rend pas forcément compte. Il parle d’une affaire en cours, qui n’est pas encore jugée, ce que ne font jamais les juges en général. Mais à aucun moment il n’a cité de nom. Nous avons pris soin qu’aucune diffamation ne soit possible avec ses propos. Il n’a fait que décrire le processus, le mécanisme criminel qu’il a découvert.

Le joueur de football italien Marco Paolini dit avoir été approché par la Camorra, pour truquer des matches… Pourquoi parle-t-il, lui ?

« L’économie du sport repose sur un nombre restreint de personnes, jeunes et très vulnérables. » Marco Paolini (extrait)

Pour donner sa version, avant le procès. Il a été sali dans les médias italiens et plus largement européens et il a été déclaré coupable par tout le monde, avant même son jugement. Après avoir pris contact avec lui et bien discuté, on arrive à lui faire comprendre qu’il y a deux solutions : soit on va parler de lui, à travers des témoignages qui ne sont pas les siens, et advienne que pourra en fonction des propos de chacun, soit il prend la décision de s’exprimer et de donner sa version.

Avez-vous subi des pressions, pendant votre enquête ?

Sport, mafia et corruptionOui, en Belgique, lorsque nous enquêtions sur un club de troisième division. Sous quelle forme ? Un coup de fil anonyme qui vous demande d’arrêter. Mais ça c’est fréquent. On a aussi essayé de nous intimider quand nous nous intéressions aux triades chinoises. Le film montre un bookmaker, à visage caché, travaillant pour les triades. Il a fallu des mois pour arriver à le faire parler. Quand certaines personnes des triades ont compris ce sur quoi nous travaillions, les choses ont changé sur place, pour notre équipe. Ils ont très probablement été informés par la police hongkongaise, qui nous a ouvert les portes pour mieux les refermer.

Ce type d’enquête est un travail de contre-espionnage. L’espionnage c’est, par exemple, placer des micros chez des gens pour obtenir des informations. Le contre-espionnage consiste plutôt à rassembler des faits, découvrir un système, extrêmement opaque. Nous avons été aidés par des consultants, sur le terrain : ils ont un grand rôle dans l’enquête, même s’ils n’apparaissent pas forcément sous cette casquette à l’écran. Chaque propos des intervenants est pesé, réfléchi. Salvini avait aussi fait la demande, par exemple, que tant que le film n’était pas diffusé, on ne devait pas savoir qu’il avait témoigné, en dehors de sa hiérarchie. Je n’ai pas fait l’interview dans son bureau : nous l’avons réalisée chez lui, un dimanche à minuit.

Pourquoi la corruption touche le football plus que les autres sports ?

Le football, c’est plus de 40 % des paris sportifs dans le monde, aujourd’hui, c’est 80 % des paris sportifs en Asie. C’est simplement le sport le plus populaire, celui qui génère le plus d’argent, en terme de paris. Il y a une chose qu’il faut bien comprendre : quand vous avez 1 million à blanchir, et que vous avez un match de football où 20 millions vont être pariés, c’est plus facile de cacher 1 million dans les 20, que sur un match qui ne va faire qu’un million de chiffre d’affaires. C’est comme un arbre mort, qui ne se verra pas dans une forêt immense. Le football est victime de son succès en la matière.

Cette puissance financière des paris sportifs ne se contente pas de blanchir de l’argent : elle en gagne aussi énormément. Blanchir de l’argent, c’est accepter de perdre une partie de son argent noir pour qu’il devienne utilisable, dans l’économie légale. Or, avec le pari sportif, non seulement ils ne perdent pas un centime, en truquant les matches, mais en plus, ils en gagnent ! Si vous arrivez à parier un million d’euros, sur un match de football, sur une équipe qui n’est pas censée gagner le match, et que la cote de cette équipe est de 1 pour 5, et que vous misez un million, ça vous en rapporte 5 ! C’est plus que du blanchiment, c’est du très haut profit financier.

Comment peut-on prouver qu’un match a été truqué ?

On touche là à quelque chose d’important et l’histoire récente du handball français en est un symbole. Il y a des preuves de matchs truqués en Inde et au Pakistan, sur du criquet ; aux États-Unis sur le basket et le baseball ; au Japon, sur le sumo où c’est carrément tout le championnat qui a été suspendu pour trucage, sachant que là-bas ce sport est plus populaire que le football chez nous… Pourtant, en Europe, aujourd’hui, il n’ y a eu que deux procès seulement, dans lesquels nous avons des preuves de trucage : en Allemagne et en Italie. Dans les deux cas, les affaires ont été ouvertes pour d’autres raisons que le trucage et les paris. En Allemagne, c’est une enquête sur un réseau de prostitution, qui, à travers les écoutes téléphoniques mises en place, pour écouter les mafieux, a détecté des matches truqués de football. En Italie, dans l’affaire Paolini, c’est une affaire d’empoisonnement de bouteilles d’eau de toute une équipe qui a enclenché l’enquête, permettant la mise sur écoute, et récoltant ainsi des preuves inattaquables qu’ils truquaient des matches.

Donc, en fait, aucune enquête en Europe n’est menée, contre le trucage dans le sport ?

En dehors des écoutes téléphoniques, comment voulez-vous prouver qu’un joueur a fait exprès de prendre un but ou de louper un but ? Il n’y a rien de plus durs, y compris pour les enquêteurs et les journalistes sportifs, de détecter un trucage. Dans le film, il y a une scène où un arbitre arrête un match, demande à un joueur de venir le voir (un joueur qui avait été suspecté, quelques semaines auparavant, de trucage de match après un abandon). L’arbitre lui dit « Monsieur, vous ne jouez pas, je vous demande de reprendre le jeu, de lâcher vos coups et de jouer réellement, sinon j’arrête le match. » Les écoutes téléphoniques sont de plus en plus fréquentes, et tout le monde le sait, donc il faudrait être stupide pour parler de trucage par téléphone, maintenant. Et tout cela se répercute sur les sportifs car, désormais, on voit de plus en plus de matchs suspectés de trucage alors qu’ils ne le sont peut-être pas.

Nous venons d’évoquer le regard de la police, des journalistes, des arbitres… Mais pensez-vous que le public « non professionnel » qui regarde des matches pour se divertir, a vraiment envie de savoir ça ? A-t-il vraiment envie qu’on lui casse son « mythe » ?

4673558.imageC’est d’ailleurs tout le problème auquel sont confrontés les journalistes sportifs, comme ceux de l’Équipe, ou dans des rubriques « sport » des quotidiens : ils sont tout de même au service d’un « sport spectacle. » Poser les problèmes de l’essence même de ce spectacle, de sa véracité, est difficile pour eux et délicat. Parce que c’est un monde d’omerta : on le voit aussi avec le dopage. Toute personne qui va avoir tendance à s’exprimer sur ce sujet-là, à avoir des suspicions, va être mise à l’écart.

Il doit aussi y avoir un côté « copinage », à force de se côtoyer. Comme dans la culture, non ?

J’en ai parlé avec certains journalistes sportifs et oui, ça existe, mais il y a également cette envie d’être tellement près du terrain, tellement impliqué dans cette société du spectacle, qu’ils n’ont pas forcément envie de s’y intéresser. Parfois même, ils s’autocensurent. Aussi parce qu’ils ne savent pas forcément par quel bout le prendre. J’ai traité de ce sujet de façon « globale » parce que justement, je n’étais pas impliqué dans ce monde, ce qui m’a ouvert des portes différemment.

Expliquez-nous ce qu’est le live betting ?

Sport-mafia-et-corruption-Un-reportage-inquietant-sur-les-paris-sportifs-ce-soir-sur-Arte_portrait_w532C’est la capacité qu’on a à parier en direct sur un match, pendant qu’il se déroule.

Qu’est-ce que ça change, concrètement, que ce soit en direct ?

Ça change qu’on peut manipuler un résultat et changer les cotes, en cours de match. C’est ainsi beaucoup plus compliqué à détecter. Avant, on pariait avant le début du match et à la fin, on avait le résultat de notre pari, comme le tiercé. Maintenant, pendant un match de 90 minutes, vous allez pouvoir parier ce que vous voulez sur le résultat et jouer avec l’évolution de ces cotes. Ça en fait un système extrêmement volatile, changeant, avec des flux financiers qui vont évoluer toutes les minutes, ce qui, en termes boursiers, est très difficile à contrôler et encore davantage sur du pari sportif car nous ne savons pas ce qu’il se passe. Et au bout de 90 minutes, c’est terminé. On voit, dans le documentaire, des organismes de contrôle, qui emploient des traders et d’anciens bookmakers. Leur métier consiste à contrôler les paris, à comprendre ce qu’il se passe, en observant les sites illégaux et en voyant l’évolution des cotes. Ils peuvent alors faire des courbes d’évolution des flux financiers et voir si quelque chose d’anormal se passe. Aujourd’hui, toutes les organisations criminelles ont recruté des mathématiciens hors pair pour mener ce type d’opérations. En 90 minutes, un match peut générer 1,3 milliards d’euros de chiffre d’affaires : que s’est-il passé avec cet argent ? D’où est-il venu ? Comment a-t-il circulé ?

Vous expliquez, dans votre film, que les pays européens ont chacun une législation très différente. En Allemagne, le pari est totalement interdit ; en Angleterre, on peut même parier sur un carton rouge, alors qu’en France, c’est illégal… Pourquoi les pays européens ne se mettent pas d’accord ?

En ce qui concerne le monde du jeu, l’Europe a toujours très bien compris qu’il fallait le laisser à la discrétion des Etats, parce que le jeu touche à une culture de l’argent qui est très différente d’un pays à l’autre. Six mois après la légalisation des paris sportifs, en France, on avait toujours 70 % des parieurs qui continuaient à parier sur des sites illégaux. Pourquoi ? Le niveau de taxation de l’Etat français, sur les paris légaux, est tellement important que vous perdez 50 % de vos gains, par rapport à un pari sur un site illégal.

Avec Internet, la territorialité ne veut plus rien dire. J’entends le discours de ceux qui disent que la légalisation permet au moins de gérer, d’effectuer des contrôles et éventuellement d’attribuer des sanctions en cas de fraude, mais ils ne gèrent qu’une partie faible des flux financiers puisque la grande majorité reste sur les sites illégaux. Par essence, le pari sportif est dangereux pour le sport, et à mon sens, si on me pose une question personnelle, il ne devrait pas exister. Mais il a toujours existé : dès les premiers Jeux olympiques grecs, il y avait déjà des paris sportifs et des manipulations de résultats. Ce qui est nouveau, c’est qu’Internet a démultiplié la capacité de parier et a rendu totalement opaque et extrêmement difficile à prouver les trucages et leur contrôle.

Pourquoi vous avez décidé de le traiter en mode polar ?

Sport, mafia et corruptionJ’aime le polar, et je trouve qu’il y a un côté assez fort dans ce genre, c’est que c’est avant tout un regard sur le monde, avant d’être une enquête souvent au ras des pâquerettes, sur des situations données. Ce sujet était un regard sur le monde, une croisée entre la puissance d’Internet, la puissance de l’argent et des mouvements financiers, à la croisée de la puissance criminelle qui profite de cette opacité et de cette dématérialisation des flux, de cette délocalisation des actes, qui font que toute la morale est remise en cause. J’ai pensé que la forme du polar était un bon procédé pour faire ressentir les choses aux gens.

Propos recueillis par Margaux Duquesne

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