Libertinage : du boudoir au foutoir, il n’y a qu’un doigt

Petit cours accéléré de langue libertine avec quatre spécialistes : Michel Onfray, libertin des temps modernes, Agnès Giard, taulière du blog Les 400 culs, Patrick Wald Lasowski, auteur du Dictionnaire libertin, la langue du plaisir au siècle des Lumières, et Michel Delon, professeur à la Sorbonne et spécialiste de la littérature libertine. « De boudoir à foutoir, le pas est glissant. » Attention à la marche.

APATHIE

Si l’apathie désigne, dans le langage traditionnel, une indifférence à l’émotion, il prend une toute autre consistance dans le milieu libertin. Dans son dictionnaire, Patrick Wald Lasowski se demande où se situe le libertin, dans la littérature sadienne, entre vertige du néant et maîtrise de soi : « Le libertin de Sade ne s’autorise les délires de la jouissance que pour revenir à “ cette espèce d’apathie ” qui le rend insensible à la pitié comme au remord. La débauche endurcit. L’impassibilité de l’âme témoigne de sa souveraineté. Aucun abandon : le plaisir relève d’une décision volontaire. »

FOUTRE

« Je ne vous crois pas de ces esprits faibles que le mot de fouterie effarouche : vous connaissez assez la nature pour savoir que l’action de foutre est aussi naturelle à l’homme que celle de boire ou manger. » (Jean-Charles Gervaise de Latouche, Le Portier des Chartreux, 1889).

En mai 2013, à Berlin. Une jeune Allemande catholique demande à une Française expatriée : « Comment dit-on fuck you, par chez vous ? » Elle lui répond : « Va te faire foutre. » Kesako ?

Dans son Dictionnaire libertin, Patrick Wald Lasowski écrit que ce mot « assure la mobilisation immédiate, jaculatoire, forcenée, de l’émeute populaire. Brûlot d’enthousiasme. » (Sinon, aujourd’hui, le mot désigne le liquide séminal, mais c’est tout de suite moins poétique.)

DÉRÈGLEMENT

Le dérèglement est un mot-clé, selon Patrick Wald Lasowski, dans son Dictionnaire libertin. En effet, l’âge classique est obsédé par l’application de la règle : le libertin se définit ainsi comme l’ « être du dérèglement », celui qui introduit l’ « écart », du « désordre », du « dérangement ». Déréglé est le libertin, déréglé est celui qui cherche le plaisir et fait de cette recherche le moteur de son existence.

ÉCHANGISME

© Flore-Ael Surun, pour Tendance Floue

© Flore-Ael Surun, pour Tendance Floue

De manière simpliste, ce sont en général deux couples qui s’échangent leur partenaire. L’échangisme est souvent confondu avec des pratiques sexuelles de groupes (dit plus communément partouze), qui peuvent ne pas rassembler que des couples. Contrairement à ce qu’on pourrait imaginer, le milieu de l’échangisme est extrêmement codifié. À chaque modalité, sa propre définition. On appelle ainsi mélangisme, le fait de ne faire que du touche-pipi (les préli, quoi) avec les partenaires échangés ; le côte à côtisme, définit l’action de faire l’amour avec son propre partenaire, mais à côté d’un autre couple (pour le côté voyeuriste et exhibo). Et quant à la pratique du 2+2, elle fait débat : l’idée est d’échanger de partenaires mais dans une pièce différente. Or beaucoup d’échangistes aiment rester près de leur partenaire, même quand ils permutent. Vous suivez toujours ? Ainsi donc, le 2+2 est très mal vu par bon nombre d’échangistes qui voient en cette pratique une sorte d’infidélité. Alors qu’un échangiste plus tradi n’a pas l’impression de tromper son partenaire, puisqu’il le fait avec son consentement et sous ses yeux. Bref, on pourrait continuer avec des formules mathématiques encore longtemps (avec le 4, le 3+1 ou encore la gang bang théorie…), mais on a d’autres définitions à vous donner.

LIBERTIN

Attardons-nous sur ce mot dont la signification a bien évolué au fil des siècles et qui fait débat encore aujourd’hui. Libertin vient du latin libertinus qui signifie « esclave qui vient d’être libéré, affranchi ».

Michel Onfray rebondit justement sur ce mot, « affranchi » . « C’est, pour moi, quelqu’un qui ne se reconnaît ni Dieu ni Maître, ni dieux ni maîtres… C’est donc d’abord une insulte venue des croyants. On parle alors de libertinisme. Le libertinage est trop souvent perçu comme la seule formule sexuelle du libertinisme. C’est trop réducteur… Notre civilisation judéo-chrétienne impose un moule, hérité de Saint Paul, en matière de sexualité : l’idéal, la chasteté, à défaut, le mariage, la monogamie, l’hétérosexualité, la fidélité, la cohabitation, le familialisme. Un libertin refuse d’enfermer sa sexualité dans ces cadres trop étroits. Il n’est pas forcément contre toutes les formules pauliniennes (on peut être un homosexuel terriblement conservateur en matière de sexualité, des couples fidèles peuvent être très libertins dans leurs agencements sexuels… ), mais souhaite un agencement qui lui soit propre. Il n’y a donc pas de définition générale et universelle. »

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Les Liaisons dangereuses (1960), réalisé par Roger Vadim, avec Gérard Philipe, Jeanne Moreau, Annette Stroyberg, Jean-Louis Trintignant, Nadine Vogel, Boris Vian…

Pour Agnès Girard, le libertinage est un abus de langage : « Au XVIIe siècle, le mot libertin apparaît pour désigner les personnes qui se posent des questions sur la finalité de l’existence et qui ne respectent ni les conventions morales ni le conformisme intellectuel. Dans son Dictionnaire, à l’entrée “ Libertin ”, Furetière écrit : “ Qui ne veut pas s’assujettir aux lois, aux règles de bien-vivre, à la discipline […]. Un écolier est libertin quand il frippe ses classes. Une fille est libertine quand elle ne veut pas obéir à sa mère, à son mari. ” Au XVIIIe siècle, le mot a fini par désigner ceux qui réclament le droit à la conscience. Durant le siècle des Lumières, les apôtres du libertinage énoncent leurs premières revendications : ils exigent la liberté de penser. La liberté de croire. Le droit de disposer de son corps.

Actuellement, ceux qui se définissent comme libertins n’ont pas d’autre revendication que celle de jouir en paix. Ils ne s’opposent pas réellement à un ordre moral et même si leurs pratiques restent relativement marginales elles n’ont rien de révolutionnaire, ni de subversif : il existe une véritable industrie de l’échangisme (des magazines, des boutiques, des lieux touristiques des hôtels, des restaurants, des bars, des clubs, des sites internet…) et c’est plus un mode de vie rattaché aux valeurs d’hédonisme qu’un engagement politique risqué… Le mot libertin, totalement vidé de son sens, est donc devenu synonyme de jouisseur/euse.

Ceux qui affirment s’inscrire dans la lignée des libertins du siècle des Lumières sont des faiseurs. Car la seule liberté pour laquelle ils se battent “c’est celle d’avoir des relations sexuelles avec d’autres personnes dans le cadre du couple”. On est loin des grands débats idéologiques du XVIIe siècle ! Ce qui n’enlève rien, bien sûr, à l’aspect extrêmement positif de l’échangisme (sur lequel nous nous sommes étendus un peu plus haut, NDLR). Cette sexualité permet aux conjoints de rester paradoxalement fidèles… Fidèles à un contrat conjugal qui consiste à s’accorder mutuellement des partenaires multiples.

Patrick Wald Lasowski explique les trois maîtres-mots du libertinage : « Affranchissement, plaisir, démoralisation du consensus. Il a recréé dans la littérature du siècle des Lumières un espace de renouveau, célébrant une jouissance heureuse et libérée des contraintes (Thermidor), donnant la parole aux femmes contre les préjugés (Margot la ravaudeuse), s’amusant ou s’effrayant de lui-même dans la dénonciation du rouge (de Crébillon à Laclos), explorant la face sombre et cruelle de la sexualité jusqu’au vertige (Sade).

Du duc de Richelieu au comte de Tilly, il s’est souvent figé, crispé, dans la pratique aristocratique d’une domination violente, indifférente aux victimes qu’il laisse humiliées. De sorte que la révolution, les valeurs de la Révolution (de notre République), se sont construites contre cette figure, en appelant à celle du citoyen vertueux.

Romina Power dans Marquis de Sade : Justine, sorti en 1969 et réalisé par Jesùs Franco. Il est l’adaptation de Justine ou les Malheurs de la vertu, de Sade.

Romina Power dans Marquis de Sade : Justine, sorti en 1969 et réalisé par Jesùs Franco. Il est l’adaptation de Justine ou les Malheurs de la vertu, de Sade.

Aujourd’hui, le mot fait son retour, alors que dans les années 1960 il était question de libération sexuelle. Le mot sonne-t-il juste, rapporté à notre temps ? Il semble d’abord qu’il ait permis de légitimer, de couvrir culturellement des pratiques nouvelles (combien de clubs libertins autour de nous !), à partir, probablement, des effets de l’édition (combien d’œuvres interdites désormais disponibles en Poche), du cinéma (combien d’adaptations des Liaisons dangereuses, par exemple), de la chanson et des autres médias. Le mot sert aussi bien au commerce sexuel contemporain qu’au journalisme, qui, faute d’avoir trouvé un autre mot, s’en sert avec facilité. C’est le cas de prendre nos contemporains sur le fait d’un défaut d’imagination, d’un retour un peu vain à l’usage commode d’un mot arraché à une autre histoire. Qui pourrait l’ignorer ? C’est le défaut de langue qui nous tue aujourd’hui. »

Michel Delon analyse l’évolution de ce terme : « La continuité est celle d’un privilège qu’on s’arroge, autrefois par naissance noble, aujourd’hui par fortune ou par liberté intellectuelle ou morale. Dès que ce privilège s’impose à un plus faible et ne correspond plus à une réciprocité de consentement, dès qu’il se confond avec un trafic commercial, il devient crapuleux et sordide. Il s’inverse en son contraire. »

SADE

Pour Michel Onfray, le marquis de Sade est le dernier des féodaux mais pas le premier des libertins modernes : « Apollinaire a créé une légende que tout le gratin intellectuel du XXe siècle a repris. Ce féodal, monarchiste, misogyne, phallocrate, passe pour un révolutionnaire, républicain, féministe et libertaire ! Il n’est pas le tournant que la légende dit. Il est juste le refoulé de l’intelligentsia française platonicienne jusqu’à l’os ! »

Michel Delon souligne l’aspect réducteur de la définition du sadisme d’aujourd’hui : « Sade a esquissé une carrière de libertin privilégié d’Ancien Régime qu’il a abandonnée pour une aventure d’écrivain et de philosophe. Il a expérimenté dans la fiction un libertinage criminel, au-delà de toute possibilité de réalisation. Il a montré de ce fait la dimension onirique de tout désir, la fonction de l’imagination dans tout libertinage. Le sadisme est la violence criminelle à laquelle on a voulu réduire Sade pour ne pas le lire. »

Sorti en France en 1976, Salò ou les 120 Journées de Sodome a été réalisé par Pier Paolo Pasolini. C’est une adaptation de l’œuvre du Marquis de Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome. Ce sera le dernier film du cinéaste, assassiné quelques mois avant sa sortie.

Sorti en France en 1976, Salò ou les 120 Journées de Sodome a été réalisé par Pier Paolo Pasolini. C’est une adaptation de l’œuvre du Marquis de Sade, Les Cent Vingt Journées de Sodome. Ce sera le dernier film du cinéaste, assassiné quelques mois avant sa sortie.

ORGIE

Se référant, à l’origine, aux fêtes organisées dans la Grèce antique en l’honneur de Dionysos, le terme est dans un premier temps réservé aux débauches de tables et de vins, comme l’explique Patrick Wald Lasowski, pour ensuite s’étendre aux plaisirs sexuels. La plus célèbre des orgies de l’histoire du libertinage est décrite dans Les Cent Vingt Journées de Sodome. En 1789, on parle d’orgies royales pour désigner les fêtes de Marie-Antoinette. Aujourd’hui, on assimile ce mot à la débauche, la profusion, et désigne une réunion où l’on se livre à toutes sortes d’excès : alcool, mais aussi la sexualité de groupe.

ORGASME

Dit aussi la petite mort.

PANNE

Si l’accident peut désigner dans le monde du plaisir la maladie sexuelle, il peut aussi désigner… la panne. En 1738, Grandval père en parle de manière romanesque, dans La Comtesse d’Olonne :

« BIGDORE. – Madame, pardonnez à ce triste accident,

Il vient de trop d’amour.

ARGÉNIE. – Ah ! ne m’aimez pas tant.

Si votre trop d’amour cause votre impuissance,

Honorez-moi, seigneur, de votre indifférence. »

Margaux Duquesne

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