Contrat d’armement : rencontre avec un intermédiaire

Impossible de croire que la vente d’armes entre deux États se déroule comme si deux particuliers s’entendaient sur le prix d’une maison. Dans l’ombre des nations, les intermédiaires en contrat d’armement font la plus grande partie du travail. L’un d’eux a accepté de m’expliquer comment fonctionnent ces ventes occultes, de l’intérieur. Mallettes de billets, comptes offshore, rétrocommissions, « acheteur de paille », corruption… Ces termes bien connus mais finalement assez flous pour le commun des mortels sont devenus le quotidien de ces hommes de l’ombre. Pour une question de sécurité, ma source a souhaité parler sous couvert d’anonymat.

Le milieu de l’armement est-il aussi prospère qu’on l’imagine ou bien comme partout, « c’est la crise » ?

Vous savez compter ? Un Rafale coûte environ 100 millions d’euros. Imaginez qu’un pays en achète 10, comme lors des négociations en Inde. L’intermédiaire qui les vend va toucher 15 % sur chaque appareil qu’il vend.

Quelles sont les qualités pour être un bon intermédiaire ?

C’est un travail sur le long terme. Il faut rencontrer les bonnes personnes, avoir le bon réseau, être parrainé par quelqu’un à un très haut niveau dans le milieu, développer des contacts à l’étranger qui sont importants dans l’appareil étatique du pays. Le job consiste aussi à partir une ou deux semaines voire un mois à ses propres frais pour s’immerger dans le pays à qui l’on veut vendre, payer des traductrices, inviter des gens à dîner, les mettre à l’aise. Ce n’est pas le genre de contrat que l’on signe tous les jours ou tous les mois. Les négociations peuvent parfois prendre plusieurs mois, plusieurs années. Il faut être proche en permanence de ses bonnes relations d’affaires. Savoir évaluer et analyser à l’avance leurs besoins afin d’être le plus efficace et le plus opérationnel.

Comment sont choisis les intermédiaires, dans une vente ?

C’est celui qui a les relations. Ziad Takieddine, par exemple, c’est un Libanais, il vient d’une famille de politiques, de diplomates, à la base. Il a ainsi commencé à connaître du beau monde, dans son pays, et au Moyen-Orient, là où les gens achètent. Il connaît les Arabes, les Saoudiens. Il connaît leur langue. Après, il est revenu en France et il a repris la direction d’une station de ski, Isola 2000. Il s’est fait copain avec des politiques français. Il s’est retrouvé au milieu, entre les acheteurs et les revendeurs. Donc t’es l’intermédiaire. C’est pas un métier que tu choisis : c’est lui qui te choisit. Nous sommes en contact avec des officiers, des ministres, des frères de présidents ou des chefs d’état-major et des armées… Les industriels fournisseurs nous aident en sous-main ou plutôt nous informent de leur volonté de travailler sur certains pays. Ils font appel à nous comme « facilitateurs ».

Quels pays sont les plus prisés par les intermédiaires pour réaliser des ventes ?

Évidemment, nous vendons et négocions avec les pays qui sont les plus gros producteurs de pétrole. Avec l’or noir, ils ont de gros moyens pour nous acheter.

Qui décide du pourcentage que touchent les intermédiaires ?

Dans l’armement, c’est comme ça. Elles sont comprises entre 6,5 % et 15 %, tout dépend des contrats et du type de matériel. Certains contrats hors-normes peuvent aller jusqu’à 18 %. Dans le civil, c’est 5 %, comme dans l’immobilier.

Quels sont vos rapports avec les politiques ?

Le Rafale ne décollera finalement pas au Brésil.

Le Rafale ne décollera finalement pas au Brésil. Prochain échec « officialisé » : l’Inde, en 2014 ?

L’État français, comme beaucoup d’autres États européens, joue d’un côté le rôle de douanier, de l’autre celui de contrebandier. Nous sommes indépendants. Il est quasiment impossible pour la France et pour Dassault, fabriquant de Rafale, de pouvoir vendre leurs avions de chasse en raison de l’interdiction des commissions sur les contrats d’armement. La France ne veut pas rétablir l’autorisation des frais commerciaux extérieurs pour faciliter l’obtention des contrats qui sont, à l’échelle internationale, de l’ordre de l’intérêt de la nation. Ils sont obligés de nous faire intervenir. Voilà pourquoi notre métier a un très bel avenir.

Mis à part quand les intermédiaires sympathisent avec les politiques, chacun profite des relations de l’autre : l’intermédiaire de l’influence de son poste de haut niveau politique et le politique du savoir-faire et des relations de l’intermédiaire. Les politiques nous facilitent les choses afin de récupérer un pourcentage de l’argent des ventes en sous-main. Oui, une campagne politique coûte très cher. Et certains politiques aiment le luxe.

Les rétrocommissions sont illégales. Mais les commissions alors ?

Les commissions touchées sur la vente sont légales, oui. À l’époque, c’est ce qu’on appelait les frais commerciaux extérieurs, qui visent à obtenir le marché.

Les rétrocommissions sont interdites… mais elles se font régulièrement, non ?

Bien sûr que oui. Il n’y a aucun contrat français dans les pays arabes, africains, chinois, indien, pakistanais… qui ne se fasse sans rétrocommissions. Elles sont certes interdites mais elles sont inévitables. Quand on deale dans des pays où la corruption est reine, vous imaginez bien qu’ils nous font clairement comprendre les choses.

Si nous voulons obtenir le marché, c’est obligatoire, car nos concurrents étrangers sur le terrain font la même chose et proposent même plus de rétrocommissions que nous. Les acheteurs sans scrupules font naturellement monter les enchères. Nous sommes indispensables dans la majorité des pays d’Afrique ou du Moyen-Orient, en Irak, en Iran… Des pays où les industriels ne peuvent plus vendre car la loi leur interdit les rétrocommissions. Nous sommes un mal nécessaire pour écouler leur matériel grâce à nos sociétés-tiroirs, dans les paradis fiscaux. Nous leur permettons de ne pas se mouiller.

En quelle monnaie sont réalisées les transactions ?

Dollars, euros, on peut faire du change. Si nous sommes contrôlés, il y a un organisme appelé SWIFT qui permet à l’argent d’être transféré, en moins de deux minutes, sur un compte offshore d’une société à 10 000 kilomètres de là. Quand une vente est signée, nous proposons un système de crédit permettant au pays acheteur de nous payer sur 1, 2, 3 ou 4 années. Pour les hélicoptères, par exemple, la fabrication prend du temps. Ceux fournis par les Français, fabriqués par Eurocopter, sont fabriqués à Marignane, dans le sud de la France.

Donc tous les intermédiaires ont des comptes offshore ?

Oui, c’est la base du métier : si tu n’en as pas, tu ne peux rien faire. Nous ne pouvons pas toucher cet argent en France, le fisc nous tomberait dessus !

Quelles sont les armes qui se vendent le mieux ?

Les pays nous communiquent leurs besoins. Rien ne sert de proposer des missiles à un pays qui a besoin d’hélicoptères de combat. Ils peuvent avoir besoin d’hélicoptères pour la surveillance aérienne, pour surveiller les frontières ou pour le secours aérien. Dans ce cas, nous les réorientons vers le civil. Les grands fabricants ne peuvent pas se permettre de soudoyer l’acheteur pour le motiver à acheter, sinon, leur PDG risquerait la prison, car c’est interdit. Ils font donc appel à des agents intermédiaires car nous n’existons pas socialement en France au niveau professionnel, et nous avons des sociétés offshore à l’étranger.

Quel est votre statut officiel, d’ailleurs professionnellement ? Comment vous déclarez-vous ?

« Activité de commerce indépendant. »

Il y a des ventes d’armes technologiques ?

Oui, dans les hélicoptères, par exemple, il y a des technologies militaires qui sont classées « secret défense ». Les technologies d’écoutes, de surveillance, des lasers, des machines de téléguidage pour des chars d’assaut, etc.

Concrètement, comment ça se passe ?

On parle plutôt de matériel de « sécurité et défense » lors des ventes, les autorités sont beaucoup plus clémentes. L’argent de la commission, les 15 % de la vente, est versé sur un compte offshore à l’étranger. Puis la rétrocommission, pouvant monter jusqu’à 3 % de la vente, va dans la poche de l’acheteur. Étant donnés les montants, chacun peut se servir allègrement.

Quand un pays fournit des armes ou du matériel militaire à un autre pays, on présente la demande du pays à un organisme qui s’appelle le CIEEMG (Commission interministérielle pour l’étude des exportations de matériels de guerre). C’est le ministère de l’Intérieur qui étudie le dossier et valide la vente. Sur cette vente d’arme, il y a ce qu’on appelle les « End users ». Ces certificats d’utilisation et de destination finale sont là pour éviter que ces armes servent à un trafic ou qu’elles atterrissent dans un pays en pleine guérilla ou qui commet des massacres. Seulement, quand un pays veut s’armer et qu’il est sous embargo ou en guerre, il va alors soudoyer un pays voisin qui lui, aura le droit d’obtenir le certificat et qui va jouer ce qu’on appelle « l’acheteur de paille ».

Mais on verra bien à terme que les armes sont utilisées dans le pays sous embargo…

Oui, mais une fois que c’est fait… Imaginons que le Mali est en guerre, à moins d’être un trafiquant d’armes, on ne va pas leur vendre quoi que ce soit. Mais si la Mauritanie me demande des armes, je vais accepter, le « end user » sera validé. On leur livrera par bateaux ou par avion, et comme la Mauritanie est frontalier du Mali, ils pourront très bien financer les terroristes en sous-main.

Ça ne vous dérange pas ?

Ce n’est pas ma guerre à moi, ce n’est pas mon problème. Tu ne peux pas tout contrôler.

C’est facile de dire ça… Comment va votre conscience ?

C’est mon job. Je fais mon boulot de VRP. Mais en général, les acheteurs de paille, on les démasque. Les politiques nous disent : « Allez-y, on s’en fout qu’ils s’entre-tuent du moment qu’on récupère l’argent. » Il peut aussi arriver qu’ils ne soient pas d’accord avec le comportement d’un pays qui n’a pas le droit d’avoir des armes, mais qui cogne sur un pays qu’ils détestent. Donc ils ferment les yeux. Les services secrets nous disent « on ne veut pas savoir ». Ils ferment les yeux parce que les gens que nous finançons en armement, ils ne les aiment pas mais ils frappent sur ceux qu’ils détestent. Comme si moi je vous tolérais parce que vous détestiez la même personne que moi.

Les ennemis de mes ennemis sont mes amis…

En Amérique du Sud, depuis des années, l’Argentine joue l’acheteur de paille en armement pour les autres pays : la Colombie, l’Uruguay, le Nicaragua. Quand la Colombie veut se fournir, le cartel de la drogue finance les Argentins en sous-main.

Les acheteurs de paille prennent une commission aussi donc ?

Oui, eux achètent les armes, les font transiter après et les autres les payent.

Ce sont de grosses commissions ?

Certaines d’entre elles peuvent atteindre des centaines de millions d’euros. (Voir par exemple l’affaire Elf, ndlr.)

Pourquoi parle-t-on de « mallettes de billets », ça ne se passe pas comme ça en réalité, si ? L’argent ne passe pas par des comptes offshore ?

Ça dépend des pays mais en général, en Afrique et en Amérique du Sud, ce sont des mallettes. Sauf que t’en fais quoi de l’argent ?

Comment l’argent est-il blanchi ?

Dans l’immobilier, par exemple. On ne demande rien là-bas, si on a de l’argent. La banque va demander une commission pour accepter l’argent, dont ils ne savent pas la provenance car il n’y a aucune traçabilité. Les banques ferment les yeux dans les paradis fiscaux. Après, on peut les réinvestir dans une société qui est propre et honnête. L’argent est blanchi dans des sociétés immatriculées dans différents endroits, dans des villas de luxe, des jets privés…

Il y a d’autres techniques que de l’argent sous la table, à proprement parler, pour obtenir les contrats ?

Offrir des bijoux de grandes valeur à la femme de celui qui a le pouvoir de t’apporter des relations, donner un appartement aux politiques, payer des voyages, à Saint Barth à 15 000 euros « aux frais de la princesse », comme on dit. Ça s’appelle corrompre.

Pour André Guelfi, ce n’est pas de la corruption.

André Guelfi / © MAXPPP

André Guelfi / © MAXPPP

 

Non, c’est juste son boulot. Je suis d’accord avec lui dans le sens où si on ne fait pas ça, la France ne vendra plus rien ! Au Bourget, il y a de gros industriels qui disent à leur secrétaire : « Bon, il y a qui au Salon du Bourget aujourd’hui ? On va les soudoyer. Sors-moi 500 000 euros en cash. » Valises blindées, remise de mallettes : « On serait ravi de faire affaire avec vous ».

Quels sont vos rapports avec les services de renseignements français ?

La DGSE s’intéresse à nous car nous sommes en première ligne quand nous intervenons dans des pays où il y a beaucoup de pétrole mais aussi un fort potentiel de terrorisme. Ils nous approchent pour faire du renseignement. Un échange de bons procédés et de services rendus.

Donc les intermédiaires travaillent pour les services ?

Officiellement, non. Officieusement, oui. Nous leur permettons de mieux évaluer la situation du pays, en temps réel et sur le terrain. Nous pouvons aussi leur signaler si lors d’une vente nous avons affaire à des trafiquants sans scrupules ou non.

Et les services, en retour, ils vous aident ?

Certes, étant donné l’interdiction des rétrocommissions pour obtenir les marchés, nous sommes obligés d’avoir des sociétés offshore pour faire transiter l’argent. Nous sommes dans une zone grise face à la loi. Mais en aucun cas, nous ne sommes des trafiquants d’armes.

Toutes les histoires politiques sont liées à ces contrats alors ?

Aujourd’hui, les sarkozystes et les hollandistes ont chacun leur cabinet occulte, avec des mercenaires, des gens du privé, qui travaillent pour faire éclater les scandales dans la presse.

Qui travaille dans ces cabinets occultes ?

En général, ce sont des anciens de la DGSE ou des RG, devenus indépendants. Ils travaillent sous mandat. Mais des mandats occultes. Quand il y a l’obtention d’un contrat en vue, chaque camp aligne son meilleur intermédiaire pour pouvoir remporter le contrat. Ils se font la guerre, ils se balancent, ils se dénoncent. On vend du rêve aux Français, en leur faisant croire que leur situation va s’améliorer, qu’on va faire quelque chose pour la France. Mais les politiques n’en ont rien à faire. C’est une guerre politique, une guerre économique, où l’argent est roi et où nous, les intermédiaires, nous sommes les stars. Nous sommes les vaches à lait qui alimentons leurs poches.

Propos recueillis par Margaux Duquesne

 

Pour en savoir plus :

La fin des commissions… légales

En 1997, 34 pays de l’OCDE ainsi que 6 pays non-membres (Afrique du Sud, Argentine, Brésil, Bulgarie, Colombie et Russie), adoptent la Convention sur la lutte contre la corruption d’agents publics étrangers dans les transactions commerciales internationales. Ces transactions (les commissions) deviennent des infractions pénales.

En France, la Convention est entrée en vigueur en 2000. En 2012, l’OCDE déplore le peu de condamnations en France pour corruption transnationale : seules cinq condamnations ont été prononcées en douze ans. Le Groupe de travail de l’OCDE souligne la « faible réactivité des autorités dans des affaires impliquant des entreprises françaises pour des faits avérés ou présumés de corruption à l’étranger » et « regrette également des peines trop peu dissuasives et l’absence de confiscation des profits tirés de la corruption ». M.D.

Une réflexion sur “Contrat d’armement : rencontre avec un intermédiaire

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