Ils sont moins d’une dizaine, à la Gendarmerie nationale, à traquer les pédophiles sur Internet. Ces cyberpatrouilles de lutte contre la pédopornographie ont ouvert leur porte à une poignée de journalistes… Reportage.

Fort de Rosny, Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale © Margaux Duquesne

Fort de Rosny, Institut de recherche criminelle de la gendarmerie nationale © Margaux Duquesne

En Seine Saint-Denis, le Fort de Rosny abrite l’Institut de recherche criminelle de la Gendarmerie nationale. C’est ici que le commandant Cardonne nous accueille : il est à la tête du Centre National d’Analyse d’Images de Pédopornographie (CNAIP), rattaché à la Division de lutte contre la cybercriminalité (DLCC). Ce département avait été créé en 2005 avec notamment pour objectif la mise en œuvre d’un nouveau dispositif : les cyberpatrouilles.

Ici, pas de photos, car au vu du travail que réalisent chaque jour ces gendarmes, la plus grande discrétion est requise. L’équipe spécialisée dans la lutte contre la pédopornographie sur Internet est composée de neuf personnes. Ils agissent sous pseudonyme, dans un cadre bien légal. « Je ne vous cache pas qu’une fille, ça marche mieux qu’un gars. « Je m’appelle Isabelle, j’ai douze ans. » En 10 minutes, j’en trouve un qui se masturbe devant son écran. Là, on ne peut pas vous faire une démo parce qu’on n’a pas le temps, mais moins de 10 minutes, c’est sûr », annonce le commandant. Leur mission consiste à la fois à trouver les auteurs des crimes et délits via Internet, mais aussi à les arrêter : « On fait tout de A à Z, nous sommes habilités à effectuer les interpellations. Bien sûr, comme nous ne sommes que neuf, on peut parfois faire appel à des patrouilles sur place, si l’adresse est en dehors de notre zone. »

Lors d’une interpellation, les gendarmes analysent le matériel sur place, le temps de la garde à vue : « On a assez peu de temps pour trouver quelque chose. Si on trouve 10 photos, par exemple, alors qu’il y en a 500, ça suffit. On saisit alors tout le matériel numérique : clés USB, disque durs externes, ordinateurs… », explique le chef des cyberpatrouilles. Le matériel est ensuite analysé : vidéos, historiques des divers chats en live ou sur les forum, etc. Un travail en aval qui demande davantage de temps.

La cyberinfiltration, un métier

Prendre un pseudonyme d’enfant, discuter en ligne avec d’éventuels suspects, repérer les sites Internet dangereux… Le travail de ces patrouilles 2.0 ne s’improvise pas. C’est pourquoi l’équipe de Rosny accueille parfois des sections de recherche pour former d’autres gendarmes à la cyberinfiltration. À l’heure actuelle, une cinquantaine d’agents ont été formés, l’équipe du Centre National d’Analyse d’Images de Pédopornographie (CNAIP) incluse.

La police nationale a également des équipes chargées de combattre la pédopornographie sur Internet. Il arrive parfois qu’un gendarme, pensant parler à un suspect, discute en fait… avec un policier, sous un faux profil. « C’est arrivé il y a peu de temps ! Quand on est sur un chat, on ne fait pas d’incitation, on laisse venir, sinon les avocats démontent le dossier. Quand on voit que de l’autre côté, il nous laisse venir aussi, on se dit que c’est peut être quelqu’un de chez nous. Ce n’est pas grave, en soi, mais il ne faut pas que ça dure quinze jours non plus ! », raconte le gendarme. Cependant, tous les pseudonymes servant à une infiltration sont répertoriés. Un service est dédié à cet effet et peut ainsi définir qui se cache derrière tous les pseudos enregistrés, que ce soit pour les gendarmes ou la police nationale.

Le bilan d’une année est d’environ cinquante interpellations. L’infraction est caractérisée lorsqu’un individu fait une proposition de rendez-vous ou lorsqu’il envoie une photo ou qu’il s’exhibe. « Ça peut prendre parfois trois semaines, pour avoir un rendez-vous. »

Il existe également une plateforme permettant à tous d’effectuer un signalement. Il y en a tous les jours et très souvent, ce sont des personnes qui signalent des sites où ils ont trouvé des images pédopornographiques.

Des logiciels qui veillent

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Un disque dur ouvert, troué sur le plateau à la perceuse par un suspect (les données d’un disque sont irrécupérables si le plateau est endommagé). © Margaux Duquesne

 Une surveillance en ligne est réalisée quotidiennement par un logiciel qui scanne les réseaux peer-to-peer, de type Emule, Kazaa… avec des mots-clés. Les gendarmes ont ensuite accès aux adresses IP des personnes qui ont téléchargé des fichiers « pédo ». « Mais attention, « pédo » c’est le titre, ça ne veut pas dire qu’ils ont téléchargé un fichier pédo. Il faudra ensuite l’analyser, car parfois, sur Internet, on télécharge un film et on tombe sur un porno. Ici c’est pareil. Sauf que quand il y en a 100, ce n’est pas un hasard », précise le commandant.

Les gendarmes travaillent toujours en duo. Ce travail peut engendrer une grande impatience, un patrouilleur peut vouloir aller trop vite pour approcher un suspect, or il doit laisser venir. Le fait d’être à deux leur permet d’en avoir toujours un qui surveille pour qu’il n’y ait pas d’incitation. Ils travaillent en horaires décalés car les « prises » réussissent mieux aux alentours de 22h plutôt qu’à 14h. Et en même temps, il ne faut pas oublier que ce sont des mineurs, donc les horaires doivent rester crédibles.

Pour pallier le problème de la webcam, ils ont une panoplie d’excuses : « elle est en panne », « on me l’a confisquée », « mes parents sont méchants », etc. « On arrive toujours à s’en sortir. En face, ils sont chez eux, posés tranquillement derrière leur écran. Ils ne se méfient pas, ils se croient à l’abri. Ils pensent aussi que de toute façon les flics ont autre chose à faire. Eh bien non, on est là », continue le chef de la patrouille.

Un métier temporaire

Chaque gendarme du CNAIP doit se rendre obligatoirement chez le psychologue de la gendarmerie deux fois par an. D’autres rendez-vous supplémentaires peuvent être organisés à la demande. « C’est un métier difficile, on ne fait pas ça toute une vie, de visionner toute la journée des photos ou des vidéos avec des gamins… Parfois, certains en ont marre et veulent passer à autre chose. Ça se fait sans difficulté. » Pour sa part, le commandant Cardonne est à la tête des cyberpatrouilles depuis deux ans et demi.

Coopérer… ou pas

Au niveau international, le CNAIP travaille avec Interpol, qui leur permet d’être en relation avec leurs homologues, qui font le même travail qu’eux, dans d’autres pays. Mais tous les états ne participent pas. Beaucoup de données recueillies lors des investigations proviennent par exemple des pays de l’Est, mais les gendarmes français se heurtent alors à une grande difficulté : « La collaboration avec les Russes ? Zéro. »

Sur Facebook, pour sortir des photos ou des identités de personnes, il faut en référer au siège, aux États-Unis. « C’est très long et parfois ils nous oublient. » Twitter est encore trop récent et peu, voire aucune activité pédoporno n’y est signalée, pour le moment. Avec les fournisseurs d’accès à Internet (FAI), la collaboration se passe bien. Bloquer une adresse IP peut ne prendre que quelques heures, ils sont très réactifs.

Le gendarme N-TECH est spécialisé dans le domaine des nouvelles technologies. Il intervient, en tant qu’expert, au cours de l’enquête. Il aide, par exemple, à extraire des informations des portables, ordinateurs, disques durs… © Margaux Duquesne

Le gendarme N-TECH est spécialisé dans le domaine des nouvelles technologies. Il intervient, en tant qu’expert, au cours de l’enquête. Il aide, par exemple, à extraire des informations des portables, ordinateurs, disques durs… © Margaux Duquesne

Un journaliste dans la salle demande ce que font les gendarmes lorsqu’ils se retrouvent face à une photo d’une personne dont l’âge est difficilement identifiable : « En effet, le gros problème, c’est entre 16 et 18 ans, et les Asiatiques. Dans le doute, on les classe en mineur. Mais ce qui nous intéresse surtout, ce ne sont pas les corps et les visages mais les arrière-plans : on cherche des détails pour nous permettre par exemple de déterminer le pays. Sur notre plateforme internationale, on demande à nos confrères de l’aide : par exemple s’il y a du son sur la vidéo, on appelle nos homologues pour nous aider à déterminer la langue. Parce que nous, on ne voit pas la différence entre du russe ou de l’ukrainien… », termine le commandant Cardonne.

Il précise pour finir : « s’attaquer aux vrais producteurs de films demanderait de prendre un profil majeur, il faudrait enquêter pendant un ou deux ans. Nous, on ne tape pas dans le gros. »

« Mais alors, si vous ne le faites pas, qui s’occupe d’eux ? », demande un journaliste.

« Ben au final… ils ne tombent pas. »

Silence gêné dans la salle.

Margaux Duquesne

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