Le romancier d’espionnage est-il un messager ?

Au lendemain d’une conférence organisée par  l’ANAJ-IHEDN, intitulée « De l’ombre à la plume : quand les hommes du renseignement se mettent au roman », Gérard de Villiers, auteur de la célèbre série de romans d’espionnage SAS, décède, à l’âge de 83 ans. Quand littérature et renseignement se mélangent, quelles sont les réelles intentions, de leurs auteurs ?

parategdesterresRESPIRER. Le roman d’espionnage est une sorte de « respiration ». L’occasion de dire des vérités sur le quotidien de ces hommes et femmes de terrains, qui prennent des risques pour leur patrie, souvent sans aucune reconnaissance, payés au lance-pierre au regard des risques qu’ils prennent. C’est l’avis de Bernard Besson, auteur du livre Partage des Terres  (éd. Odile Jacob). Sous couvert de roman, l’auteur traite de la guerre économique qui se déroule autour des terres rares, métaux indispensables à la fabrication de téléphones portables, écrans plats, ampoules LED… et donc devenus stratégiques, l’Asie ayant une position dominante puisqu’elle produit la presque totalité de ces métaux. Les terres rares sont pour les pays asiatiques ce que le pétrole est aux pays arabes.

besson

Bernard Besson

« Le lecteur va très vite savoir si l’histoire est crédible. La littérature, contrairement à l’économie où l’on peut fait dire ce qui nous arrange avec les chiffres, ne dit que des choses vraies », s’amuse l’auteur. Avant d’être écrivain, Bernard Besson était contrôleur général honoraire au sein de la police nationale. Il a également travaillé au sein des RG puis à la DST, les deux institutions ayant fusionné en 2008 pour former la DCRI. Pour lui, impossible pourtant de rapporter une histoire qu’il a vraiment vécue : il est obligé d’inventer, sans tomber dans le piège d’écrire une « histoire vaseuse ».

INSTRUIRE. « Écrire un bon roman d’espionnage, c’est d’abord connaître la fin, pour ensuite facilement remonter au début. C’est de la fiction mais les réflexions des personnages, le cadre géostratégique, tout ça c’est vrai ! », conclut Besson.

Éric Dumont, qui signe aussi sous le nom de Paul Fauray

Éric Dumont, qui signe aussi sous le nom de Paul Fauray

Eric Dumont, également invité à la conférence qui se déroule dans le grand amphithéâtre Foch de l’École Militaire, dans le 7ème arrondissement de Paris, est un ancien médecin de la Marine, « un fonctionnaire anonyme » comme il le martèle. Une modestie qui ne l’empêche pas d’avoir effectué beaucoup de missions en Afrique, notamment au moment du déclenchement de la guerre civile à Djibouti. Il soignera même les Afars, qui revendiquent leur indépendance. Eric Dumont réalise donc en parallèle un travail d’analyse pour les services français. paul_faurayPar la suite, il fait l’ENA, puis intègre le ministère des Affaires sociales, devient officier des Armées et opère dans le cadre de la lutte contre la mafia et le crime organisé, la contrefaçon de médicaments et le bioterrorisme. Il sera aussi expert auprès de l’Etat major des Armées, sur des dossiers touchant au terrorisme et au nucléaire. Son nom de plume est aussi Paul Aufray, auteur de La Bombe des mollahs, paru en 2012 (éd. Du Rocher).

« Le roman d’espionnage est considéré par certains comme un sous-genre policier. Mes enfants, aujourd’hui adultes, me disent que ce sont « des livres de cours sous forme de romans, » » raconte Éric Dumont, qui dédicace ces livres « à tous ces morts [qu’il a croisé] et dont [il] ignore les noms ».

Pierre Boussel

Pierre Boussel

DISTRAIRE. Jusqu’ici la conférence est assez passionnante. Et puis soudain, Pierre Boussel prend la parole… en otage. Ce journaliste de la Radio Méditerranée International,  a notamment signé  Les confessions de l’ombre (éd. Kero). « Que les choses soient claires : je n’en suis pas ! », répètera-t-il à plusieurs reprises, pour bien signifier qu’il n’est pas un agent des services. Ce journaliste commence son exposé en taclant Pierre Martinet, ancien membre du Service Action de la DGSE, et qui était programmé comme intervenant à la conférence, avant d’être annulé à la dernière minute pour des raisons qui n’ont pas été communiquées, ni à lui, ni au public. confessions-ombre-1196545-616x0« J’aurais voulu m’adresser à lui pour lui dire que j’estime irresponsable de décrire le fonctionnement de la DGSE. Je respecte totalement la stratégie de « bunkerisation » de ce service de renseignement. Moi, je ne travaille que sur la base du « ressenti » de mes personnages », annonce fièrement Pierre Boussel. Comment délimite-t-il alors ce qu’il peut dire et ce qu’il doit taire ? « Mes limites sont celles du secret défense », répond-il. « Oui, mais des fois on ne sait pas ce qui relève du secret défense ! Comment faites-vous dans ces cas-là ? », lui rétorque François Mattens, président de l’ANAJ-IHEDN et animateur du débat. Pierre Boussel répond : « Les seules sources que je reconnais sont celles de la DICoD. Si une source venait me voir pour me dire qu’elle veut parler en off ou anonymement, je n’accepte pas. Si je ne peux pas recouper, sourcer, ça ne m’intéresse pas. Le journalisme d’investigation, je le respecte, je le lis pour m’amuser comme je lis la presse people, mais à un moment donné, si on engage la sécurité du personnel sur place, c’est hallucinant. »

Le « crétinisme médiatique »

J’ai été très inquiète, pour les journaleux que nous sommes, d’entendre un journaliste dire que sa seule source est l’organisme de communication du ministère de la Défense. En effet, je ne suis pas non pour une presse qui dévoilerait des informations mettant en danger des agents sur le terrain, mais je pense qu’un jour au l’autre, tout se sait, ce n’est qu’une question de temps. Entre le « crétinisme des médias », vivement critiqué par Bruno Masure dans un post sur l’irresponsabilité de la presse dans l’affaire de la rançon des otages français au Mali, et servir de relai aux services de presse, j’ose espérer qu’il y a un monde et c’est bien d’ailleurs toute la difficulté du métier : savoir définir les subtilités de ce que l’on peut dire, sous-entendre, faire comprendre au lecteur, sans mettre en danger la vie humaine et la sécurité nationale.

« Bref, « experts », barbouzes et journalistes ont-ils un jour entendu parler de la notion de « l’intérêt supérieur de l’Etat » ? Apparemment, non ! Mais, à la différence des malheureux otages, le scoop miteux n’a pas de prix, lui… », écrit Bruno Masure.

iraqUne question dans la salle met Wikileaks sur la table. Pour Éric Dumont, c’est tout simplement irresponsable : « notamment car il ne faut pas oublier que ce sont des hommes et des femmes qui se font butés, au final ». Il n’en reste pas moins que ce débat est extrêmement intéressant et aurait pu avoir davantage de matière si Pierre Martinet avait été invité… jusqu’au bout. Son essai DGSE Service action. Un agent sort de l’ombre, est sorti en 2005. Suite à sa publication, le ministère de la Défense porte plainte contre lui. En appel, l’ancien agent devenu écrivain écope d’un amende de 10 000 euros pour atteinte au secret de la défense nationale. Il lui est notamment reproché d’avoir décrit de manière détaillée un exercice de pénétration au sein d’une centrale nucléaire, ou d’avoir fourni un organigramme du service action de la DGSE. Il s’est défendu à l’époque de n’avoir que raconter sa formation et son parcours et de n’avoir « rien révélé de nouveau ni d’interdit ». Précisons que ce livre était présenté comme « les mémoires d’un ancien agent secret », donc il n’entre pas dans la littérature, et qu’aujourd’hui, Pierre Martinet n’écrit que sous forme de roman.

sasLE MESSAGER. « Pourquoi inventer ? Alors qu’il suffit d’avoir de bons amis. », écrivait en 2007 le journaliste Jean-Dominique Merchet dans Libération à propos de l’écrivain Gérard de Villiers (« SAS Merci des renseignements »), mort ce jeudi à l’âge de 83 ans. L’auteur de la série SAS disait travailler comme un journaliste. Le premier épisode est sorti en 1965 (SAS à Istanbul) et avec le succès, la collection avait un rythme de croisière d’en moyenne quatre livres par an. A se demander comment un seul homme pouvait écrire autant de livres à cette fréquence et sur une période aussi longue. Lors de ses nombreux voyages, l’écrivain à succès se nourrissait de ses rencontres avec des journalistes, des diplomates, de grands flics de carrière, des agents des services, qu’il connaissait, pour certains, depuis vingt ou trente ans. Gérard de Villiers est tellement bien renseigné que ses ouvrages se sont parfois révélés prémonitoires, comme ces livres Le chemin de Damas, qui racontait l’attaque d’un centre de commandement du régime syrien, ou encore Le complot du Caire, où il retrace l’assassinat du président égyptien un an avant que celui-ci ne se produise vraiment. Il répondait à cela : « Je ne suis pas devin. Je fais simplement des hypothèses à partir de pays que je connais bien et, de temps en temps, certaines de mes hypothèses se réalisent. »

La limite de ses romans : ne pas parler de la France et du fonctionnement des services français, ses principales sources. « Je n’ai jamais dit des choses que je ne devais pas dire. C’est ma règle de base depuis quarante ans et mes copains le savent », expliquait-t-il à Libération, qui relate tous ses amis du monde du renseignement, dont le général Rondot, mis sous le feu des projecteurs médiatiques par l’affaire Clearstream.

Un SAS sur Karachi ?

Il était déjà apparu dans cette affaire Clearstream, justement, sans avoir cependant été entendu au procès. Il est réapparu dernièrement pour l’affaire des attentats de Karachi : Gérard Willing, une ancienne source du renseignement français, a été auditionné il y a quelques semaines par la juge Marc Trévidic en charge de l’affaire Karachi. Il a déclaré, lors de ce témoignage, que Gérard de Villiers avait prévu d’écrire un SAS, sur l’attentat de 2002, mais qu’ « on » lui aurait fortement déconseillé. « Gérard de Villiers avait imaginé mettre Ali ben Moussalem, dans le rôle du méchant… » Le financier d’origine yéménite Ali ben Moussalem était, rappelons-le, un proche de la famille royale saoudienne et formait avec Abdulrahmane el Assir et Ziad Takieddine, le groupe d’intermédiaires (appelé le « réseau K ») imposé en fin de négociation des contrats Sawari II (avec l’Arabie Saoudite) et Agosta (Pakistan). Décédé en 2004, en Suisse, il était accusé par les Américains d’avoir participé au financement d’Al-Qaïda. Son lien avec le terrorisme est démenti par Ziad Takieddine. Pour l’heure, l’auteur de la série SAS, reconnaissable par ses couvertures aguicheuses, n’est plus là pour le dire.

Gérard de Villiers, par le New York Times.

Gérard de Villiers, par le New York Times.

Désinformer. A la fin de son ultime roman, le numéro 200 sorti le 2 octobre dernier, Gérard de Villiers a publié un article écrit en août, par Ariane Chemin du Monde Magazine (« Gérard de Villiers, itinéraire d’un réac »), qui dressait le portrait du père de ce « morceau de patrimoine populaire ». Le papier révèle aussi l’un des secrets les mieux gardés de la République, en livrant le témoignage de Michel Roussin, ancien directeur de cabinet d’Alexandre de Marenches, ancien dirigeant du SDECE (ancêtre de la DGSE):

« Villiers était au service Action (…) Le SDECE utilisait SAS pour faire de la désinformation, c’était la mode à l’époque. Par lui, on faisait passer des messages (…) Villiers n’était pas dupe. Il ne cramait jamais ses sources. Il sait que c’est donnant-donnant. C’est un malin – tout sauf un naïf. »

Margaux Duquesne

A lire : l’excellent interview de John Le Carré, dans le Nouvel observateur du 17 octobre.

A voir, cette émission pour en connaître davantage sur les idées politiques de Gérard de Villiers, qui n’avait écrit que 44 romans SAS, à l’heure de ce plateau TV.

L’intégralité de la conférence organisée par l’ANAJ-IHEDN : 

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