Pudeur et autocensure : peut-on tout photographier ?

Témoigner, oui, mais à quel prix ? Les photojournalistes peuvent-ils tout photographier ? La morale, l’éthique, imposent-elles des barrières à ne pas franchir ? Le droit à l’information est-il plus important ? Le respect de la dignité de l’être humain, la non-assistance à personne en danger, les mœurs… sont autant de raisons qui ont remis en cause le métier de photojournaliste.  

Les reporters de guerre y sont souvent confrontés à la mort. L’une des images qui représente le mieux cette situation est sûrement celle du français Franck Fournier, prise en 1985, en Colombie.

Cette image place violemment le spectateur face à la mort. Qui plus est, la mort d’une enfant, dans une situation des plus dramatiques. A Armero, en Colombie, un volcan est entré en activité et ses coulées de laves ont déjà tué vingt-quatre mille personnes. Cette petite fille, Omayra Sanchez est coincée dans les décombres et durant deux jours et trois nuits, des sauveurs tenteront de la dégager. Blessée à la hanche, Omayra succombe d’un malaise cardiaque. Le photographe, ne peut rien faire d’autre que témoigner. Plusieurs fois, il est assailli de doutes, pourtant. Le livre Controverses, de Daniel Girardin et Christian Pirker témoigne de cet évènement dramatique :

« L’attitude de Fournier montre ainsi à quel point un photographe peut être amené à s’interroger sur son travail. Ne rien dissimuler de la réalité, au risque de choquer l’opinion publique, ou renoncer à témoigner, tel est le douloureux dilemme auquel ce cas renvoie. »

Margaux Duquesne

11 réflexions sur “Pudeur et autocensure : peut-on tout photographier ?

  1. Margaux, très simple mais frappant commentaire et questionnement sur en fait l’auto-censure
    à laquelle le photographe pourrait se livrer et à laquelle il ne se livre pas, afin de témoigner. Cela m’est arrivé deux fois en 1991 : à Lourdes et à Auschwitz avec dans les deux cas un enfant poly- handicapé (facilement « photographiable »). J’ai décidé de faire les photos mais je les jamais exposées. Celle de Lourdes est sur mon site professionnel en revanche celle d’Auschwitz ne l’est pas parce que je n’ai pas documenté ce reportage de 91.Continue : Jean-Baptiste Carhaix.

  2. J’ ai vu des « photographes » vendre des tirages d’ expo à 1500 ou 2000€ qui représentent des handicapés ou des SDF c’ est juste à chier.
    Prendre les photos ou pas chacun est juge, mais faire du fric avec la misère des gens ca me révolte.

    • Bonjour Nicolas, c’est vrai que la vente d’image de gens qui souffrent pose une question éthique, mais dans le même temps, le revenu du photographe est indispensable pour pouvoir continuer de faire son travail. Je suis photographe et cette question ne met pas à l’aise, et dans le même temps, y a-t-il une solution ? Sans la vente de l’image, la profession ne peut survire, alors quoi d’autre? un statut type intermittent pour les photographes ? N’est-ce pas déplacer le problème ? – Petite parenthèse, 2000 euro pour un tirage ne veut pas forcément dire « se faire du fric », les frais de production peuvent être très élevés, et les revenus rares…

  3. C’est, selon moi, souvent une question de sensibilité : l’intention du photographe se trouve souvent en décalage avec l’interprétation du spectateur…l’envie de dénoncer peut s’avérer parfois simplement « choquante » ou « intrusive » pour celui qui regarde.

    • On oublie souvent que le photographe a une culture livresque, artistique, etc, une « morale » – on l’espère – résultat d’une éducation et comme vous l’écrivez, une « sensibilité », en fait c’est un être humain mais doté d’un oeil supplémentaire, insensible, inculte, a-moral qu’est son appareil photo… Capter n’est certes pas anodin mais publier le résultat – s’il pourrait être contestable aux yeux d’un certain public – constitue le seul dilemme que sa conscience peut lui imposer. Alors, là, il est difficile de l’extérieur, de juger à moins… qu’avec l’image, son auteur s’en explique. Mais qui lit les cartels dans une exposition surtout quand ils sont longs ? Qui prendrait en compte un avertissement ? Les patrons de presse sont-ils prêts à jouer ce jeu qui consisterait à « ancrer » (cf. R. Barthes) le regard du spectateur, lui indiquer un bon niveau de lecture ? Jean-Baptiste Carhaix

      • Je fais partie des rares survivants alors qui lisent encore les cartels. Avant, les oeuvres d’art « parlaient d’elles-même », et si je reste persuadée qu’elles doivent encore savoir imposer leur essence au premier coup d’oeil, certaines nécessitent quand même un avertissement ou un commentaire préalable pour le spectateur. Histoire de l’éduquer, justement, en le mettant sur la bonne voie de la réflexion.

      • Je suis désolé mais il n’y a jamais eu, dans l’histoire de l’art d’images même les plus réalistes, lisibles de facto. Non seulement le « spectateur » doit décoder les contenus figurés sur le support mais comprendre les codes formels consubtantiels à la représentation. Pour comprendre la peinture à sujets religieux dans l’occident chrétien, on doit connaître l’histoire du christianisme, la fable « racontée » en images, le titre étant seulement un indicateur, une courte référence ; pour s’en tenir au personnage de Marie : « Annonciation », « Déploration », « Piétà », « Dormition », « Assomption », etc. Mais également les codes formels : au Moyen-Age, Dieu, Jésus, Marie, les saints, les donateurs (commanditaires de l’œuvre figurée) sont reproduits à une échelle plus grande que les autres personnages, simples humains. Les artiste auteurs du catéchisme visuel qui a été peu à peu constitué pour convertir les masses analphabètes – incapables de lire la Bible – ont élaboré des codes formels ; on peut, dans les Musées et les Pinacothèques, voir se cotoyer des œuvres de trois époques de l’histoire de la peinture : Moyen-Age, Renaissance, Baroque… Que dire des contenus relatant le panthéon gréco-romain ? Les cartels ne donnent guère dans l’exhausivité : seuls les catalogues le font.

        Les photographies d’art ou de reportage sont également, comme la peinture, soumises à des codes formels. Et ces images peuvent s’inspirer en termes de contenus, que leurs auteurs le veuillent ou non, qu’ils protestent par la suite ou non, d’images anciennes, qui font basculer l’image dans la sphère artistique en provoquant de vives critiques.

        Je cite deux exemples dans lesquels des images dramatiques, prises par deux photo-reporters, ont été d’emblée qualifiées d’œuvres d’art et critiquées en tant que telles, malgré les protestations des auteurs et dans un cas celles de la personne photographiée. Ces photographies renvoient aus représentations picturales et sculpturales du personnage de Marie. J’avais, alors que j’étais enseignant de l’image dans le système universitaire, donné à analyser ces deux photographies à mes étudiants pour seulement montrer les références artistiques. Je les ai retrouvées sur les cimaises d’une exposition intitulée « Regards sur Marie » sise à l’Hôtel Dieu du Puits-en-Velay en sept-oct. 2011. Le catalogue consacre quatre à ces photographies dont deux de commentaires signés d’un des deux commissaires, soit Gilles Granjean ; ce qui suit s’inspire des ces informations p. 71 et 72.

        « Massacre à Benthala, 23 septembre 1997 », due à Hocine Zaourar à cette époque reporter à l’Agence France Presse. La photo montre une femme éplorée, venant de perdre tous ses enfants massacrés par le GIA. L’expression de la douleur extrême sur le visage de cette femme, encadrée par un voile, rappelle toutes les représentations de Marie, au pied de la croix (intertextualité, connotations). Cette photo a fait la Une de plus de 700 quotidiens dans le monde sauf en Algérie, qui la censure. Michel Guérin dans le quotidien Le Monde, intitule un article : « Une Madone en enfer » (26 septembre 1997). La polémique enfle, on critique son esthétique : peut-on faire de l’art sur la soufrance humaine ? Elle est connue aujourd’hui sous le titre « La Madone de Benthala ». Le sujet proteste : venant d’apprendre la mort des siens elle s’est évanouie aux portes de l’hôpital et la photo aurait été prise à ce moment-là : « Moi, je suis algérienne, musulmane, fille de martyr. Je ne veux pas être comparée à une Madone, qui est une chrétienne, pas une musulmane (…) je veux que le gouvernement algérien arrête la diffusion de cette photo. Je ne veux plus qu’elle circule dans le monde, je veux qu’elle reste en Algérie ». Elle a pris, telle la photo du corps de Che Guevara mort renvoyant au Christ mort, en particulier représenté par Mantegna, une valeur universelle, intemporelle, symbolique d’une guerre, de toutes les guerres dont celle, évidemment, de la guerre civile en Algérie. Cet exemple célèbre illustre à la fois, les problèmes de censure, d’auto-censure, de droits à l’image, en même temps que de la complexité des niveaux de lecture d’une image, même de la plus « réaliste ».

        « Veillée funèbre au Kosovo autour du corps de Nasimi Elshani tué lors d’une manifestation pour l’indépendance du Kosovo, Nagafc, 29 janvier 1990 », due à Georges Mérillon (Agence Gamma). La photo montre au premier plan le mort ; des « pleureuses » encadrent la mère qui hurle sa douleur et regardent le mort. Une très belle jeune fille sur la gauche regarde le photographe. Photo sans flash. La photo est publiée dans l’Express et le Figaro Magazine. Le philosophe Georges Didi-Huberman révèle que le président Mitterand a été « le premier à avoir pris au sérieux » cette photographie puis à en commenter sa dimension esthétique en faisant allusion à Mantegna, Rembrandt, Caravage… et en même temps au message politique que elle livre, soit les problèmes des minorités en Europe (VSD 20-26 dec. 1990). Contre la volonté de son auteur cette image est présentée comme « La Piétà du Kosovo » alors qu’il souhaitait seulement la légende citée supra.

        Alors que dire ? De la guerre civile en Algérie à celle du Kosovo, il reste ces images d’une grande puissance, impliquant auteur et spectateur dans la compassion. Ce que l’on peut affirmer, c’est qu’elle montrent des moments historiques érigés en œuvres d’art alors que l’iconographie religieuse appartient à l’ordre de l’imaginaire, de la croyance et ne constituent pas des preuves.

        Jean-Baptiste Carhaix

  4. Je suis entièrement d’accord avec vous, mais quand je parlais d »‘imposer l’essence », je parlais là d’émotion que l’art provoque chez le spectateur, non pas du message. Je me suis peut-être mal exprimée.

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