Trajectoire d’un bandit né aux Courtillières

Elégamment vêtu, comme à son habitude, celui que l’on surnomme Bumpy* me rejoint sur la terrasse d’un café parisien. Il accepte de me raconter son parcours de délinquant, démarré à la cité des Courtillières et fragmenté par des allers-retours en prison. Naît-on bandit ou le devient-on ?

Les Courtillières © Fonds Émile Aillaud. SIAF/Cité de l'architecture et du patrimoine/Archives d'architecture du XXe siècle.

Les Courtillières © Fonds Émile Aillaud. SIAF/Cité de l’architecture et du patrimoine/Archives d’architecture du XXe siècle.

Bumpy a grandi à la cité des Courtilières, située au Fort d’Aubervilliers, en Seine Saint Denis. La cité en serpentin, conçue par l’architecte Emile Aillaud, s’étend sur plus d’un kilomètre de long. Le jeune garçon, d’origine africaine, arrive dans ce premier laboratoire de banlieue, à l’âge de trois ans.

« Dans cette cité, c’était une majorité de Français et de Beurs, quelques Blacks. C’était bien fréquenté, c’était nickel. » Au tout début, les Courtilières sont peu chères, propres, il y a un grand parc pour emmener les enfants se promener. Bumpy y restera jusqu’à ses 35 ans.

Dans les années 60, les chefs de bande de la cité, les frères Gino, prenne le petit Bumpy comme mascotte. « C’était les blousons noirs d’une époque où régnaient encore des règles, une certaine mentalité, le respect… Aujourd’hui, c’est devenu le Bronx américain. Les p’tits Blacks ont fait un coup d’Etat à tous les dealers mélangés : ils sont arrivés avec des mitraillettes, ont bloqué le quartier et ont prévenu « donnez-nous vos papiers maintenant, nous contrôlons le quartier ! » ».

« Un mélange de West Side Story et de Sur les quais »

"Sur les quais", réalisé par Elia Kazan, sorti en 1954.

« Sur les quais », réalisé par Elia Kazan, sorti en 1954.

A l’âge de neuf ans, le père de Bumpy décède. Ainé de six frères et sœurs, on lui explique qu’il est désormais le chef de famille. « Je les regardais, je ne comprenais rien. Je m’en rappelle encore. Pour moi, c’était du chinois. » Après un passage en pension où il se fait virer, il revient aux Courtilières à 14 ans. « C’était l’adolescence, le carnaval comme on dit : l’alcool, les filles, les bagarres… On suivait les aînés, on les imitait. La mode de l’époque était d’être en bande et de faire des bastons générales à droite, à gauche. Un mélange de West Side Story et de Sur les quais ».

Les aînés dont ils parlent, les vrais « méchants » de la cité, savent imposer la hiérarchie. Bumpy se fait rapidement intégrer parmi eux : ils le tiennent en estime parce que le jeune homme est le plus violent de son âge. «  Ils étaient rares, à l ‘époque, ceux qui sortaient un pistolet, un cran d’arrêt ou un crochet de boucher. » Les crochets de boucher, Bumpy en a fait l’expérience. Avec son clan, la petite frappe tombe régulièrement sur d’autres gars de la cité. Un jour, une bande rivale l’attend en bas chez lui. « J’arrive la gueule enfarinée. Ils me disent, « c’est toi Bumpy ? T’as pas l’heure ? » Le temps que je regarde ma montre, ils m’ont mis un coup de crochet au visage. J’étais aveuglé. » Cette bagarre n’est qu’une histoire parmi tant d’autres.

Les colonies pénitentiaires, la « vraie prison » et le diable

Sa première incarcération arrive en 1970, à Fresnes. Bumpy a alors 16 ans et il est inculpé pour coups et blessures. « C’était la vraie prison. » Il n’y restera qu’une semaine, avant d’être envoyé dans un centre où il fait ses « colonies pénitentiaires ». Bumpy y reste dix-huit mois. Retour aux Courtillières.

Après les remords, les bonnes résolutions ? « Sur le coup, tu te dis que tu ne recommenceras plus. Et puis, tu sors, tu revois les autres, les copains. Ils avaient commencé leurs affaires. » Dans les années soixante, les Courtillières accueillent bien avant d’autres cité le trafic de drogue. Héroïne, LSD… : « C’est la drogue dure, celle qui rend malade, qui fait mourir les plein de gens. » Bumpy dit n’en a jamais pris ni même vendu. « Mes copains essayait de m’engrainer dedans, mais je prenais leur pétard et je faisais tourner au voisin. Je me méfiais de ça car je voyais l’effet sur les gens. Si j’y touchais, j’étais foutu. La came, c’était le diable, tout simplement. »

L’époque « bureau »

Bumpy est lui « obsédé par l’oseille ». Tout ce qu’il veut, c’est faire du business. Il commence par des vols simples, faciles, « à porter de main » : « On allait voler comme on allait au marché. Entre midi et deux, on allait dans les entreprises et on prenait ce qu’il y avait. On gagnait très bien notre vie. Un pote à moi s’y rendait même en chausson ! C’était notre époque « bureau » (rires) ! Après le « travail », on se retrouvait dans un resto pour savoir combien les autres avaient pris. Quand on touchait un petit jackpot, c’était entre 150 000 francs et 200 000 francs. » Le travail ? Bumpy ne supportait pas. « J’étais angoissé, comme si on m’avait mis en prison. Ce n’était déjà pas pour moi à l’époque, et c’est toujours le cas aujourd’hui. »

Il traîne au milieu de ses aînés, dont certains sont des figures du grand banditisme. Comme Jean qui était parti en Amérique du sud avec la french connection. Par la suite, cet ancien trafiquant âgé de 70 ans, s’est rangé et a ouvert un bar. « Aubervilliers, c’était une ville de gangster par tradition. Tu ne pouvais pas échapper au banditisme ».

Bumpy est croyant, il va à l’Eglise. « C’est là que j’ai découvert la puissance des forces spirituelles du pardon. Les nombreux personnes que j’ai fréquentées, avec qui j’ai grandi n’avaient pas de limite. Moi, j’en ai toujours eu. J’ai Dieu : j’ai mes limites. »

La peste ou le choléra

Lorsqu’il est en prison, à Fleury-Mérogis, Bumpy simule la folie pour échapper à sa peine de quatre ans. Il atterrit à l’Hôpital de Ville-Évrard, spécialisé en santé mentale. « J’ai étudié les fous. Les psy font des expériences sur toi. Je n’arrivais plus à penser. Quand j’essayais de lire, je restais toujours sur la même ligne. Mon cerveau était vide. » L’une des infirmières, Simone, est une ancienne habitante des Courtillières. « Elle me regarde avec l’air de dire « il est devenu fou ce Bumpy ».  Quand j’arrêtais les cachets, je retrouvais ma lucidité. J’ai demandé à retourner en prison. »

Jacky Imbert, surnommé "Le Fondu"

Jacky Imbert, surnommé « Le Fondu »

À la cité, personne n’arrive à faire le casse du siècle. Un ami de Bumpy lui dit « ne reste pas là chez les « fondus » ! » Le « fondu » est le premier surnom donné à Jacky Imbert, l’un des parrains historique de Marseille, issu comme Francis Vanverberghe, alias le Belge, du quartier de la Belle de Mai. Le fondu, c’est le fou. « Celui qui est capable, en plein dîner, de sortir un flingue et de te le braquer sur la tête. »

Un jour, Bumpy réussit à corrompre des banquiers de très grandes banques : ils lui donnent les tampons, les signatures, des carnets de chèques certifiés, la machine à carte bleues. « Je suis retombé à cause de ça. A cette époque, j’avais treize cartes de crédit, sur moi. J’en ai pris pour quatre piges. De nos jours, ils prennent six mois maxi et pourtant c’est bien plus sophistiqué ! »

Aujourd’hui, Bumpy fait le prête-nom pour des gens dans le besoin : il leur vend du crédit, personnel et immobilier, en récupérant des commissions, au passage. « Un peu comme une activité de banquier non déclarée ». On vient le trouver par le bouche-à-oreille. Bumpy s’est fait un nom. Dans un certain domaine, en tout cas.

Il est 1h du mat’. Il doit retourner prendre son RER à Gare du Nord. Mais ce soir, il ne rentre plus aux Courtillières. Il habite désormais dans les beaux quartiers de Paris.

* Son surnom a été modifié.

Sur Twitter : @MDuqN

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