A 31 ans, Alvaro Ybarra Zavala a déjà couvert de nombreux conflits : Congo, Rwanda, Amérique du Sud, Proche-Orient… De 2005 à 2009, ce photojournaliste espagnol est représenté par l’Agence Vu. Aujourd’hui, il a intégré Getty Images. Lors de l’édition 2011 de Visa pour l’Image, son reportage intitulé Colombie, l’éternel déchirement était exposé, revenant sur ce pays en prise à une “guerre dictée par des intérêts économiques et stratégiques”. Rencontre, en septembre, à deux pas de l’Église des Dominicains…

Avant de découvrir la situation en Colombie, en 2003, que saviez-vous exactement du conflit ?

Je savais ce que tout le monde connaît plus ou moins. J’avais entendu parler d’Escobar, des séquestrations, de la violence, du narcotrafic. Et une fois là-bas, j’ai découvert qu’il y avait quand même beaucoup d’autres choses importantes à savoir sur le conflit. Comme par exemple que c’est le deuxième pays au monde, comptant le plus de personnes déplacées, qui ont quitté leur terre et leur foyer. J’étais complètement bouleversé d’apprendre tout ce que j’ai appris. Avec huit ans d’expérience dans le pays, je me rends compte que l’image que la plupart des personnes ont de ce qui se passe en Colombie est complètement différent de la réalité.

Colombie, novembre 2007. Réfugié embera. Parce que les communautés locales abritent différents groupes armés, les réfugiés sont sans cesse obligés de fuir © Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

© Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

Colombie, novembre 2007. Cocaïne pure. La drogue est une source de financement pour tous les groupes armés du conflit colombien © Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

Civils, FARC, para-militaires, militaires… Comment avez-vous réussi à vous faire accepté de partout alors que justement vous passiez de « camp en camp » ?

Je me demande moi-même comment j’ai pu faire pour travailler avec tous ces groupes… Le groupe le plus compliqué était les FARC. Il s’agit d’un groupe extrêmement grand, qui est déconnecté : les différentes parties ne communiquent pas ou peu. Mais c’est aussi l’entité la mieux organisée. J’ai suivi la même procédure que tous ceux qui ont travaillé avec les FARC avant moi : j’ai parlé avec un membre du secrétariat et j’ai pu aller dans une région où ils étaient installés. Ils savaient que je faisais un reportage sur les personnes déplacées. Ils savaient que j’étais extrêmement sérieux dans ma démarche. Tout ça s’est passé à un moment clef : au même moment où Chavez essayait de faire libérer quelques détenus. C’était important car comme Chavez a réussi, les Colombiens se sont demandés comment un président d’un autre pays avait pu réussir à faire libérer des otages, alors que leur propre président Uribe n’y arrivait pas…

Tumaco, Colombie, juillet 2009. La police interroge les occupants d’un bar lors d’une descente dans le bidonville de Los Puentes, véritable champ de bataille où s’affrontent deux groupes paramilitaires d’extrême droite : les narcotrafiquants du groupe Rastrojos et les Black Eagles, soutenus (officieusement) par le gouvernement, et qui cherchent à profiter de la manne écologique par la mise en place d’éco-initiatives dans les territoires qu’ils contrôlent. © Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

J’ai travaillé pendant six mois dans cette région. Je revenais et je partais. A la fin, ils n’étaient pas très contents des photos que j’avais prises, ce qui rend ma situation un peu plus difficile. C’était pareil avec les para-militaires. Ils se méfient des personnes qui  travaillent dans les médias parce que ça leur complique la vie.

© Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

Pourquoi n’étaient-ils pas satisfaits de vos photos ?

(rires)… Parfois c’est difficile de se regarder en face…

Avez-vous déjà craint pour votre vie, là-bas, et craint d’être manipulé ?

C’est très difficile, parce qu’en effet, tout le monde essaye de nous manipuler et de nous faire raconter l’histoire qu’ils veulent qu’on raconte. Vous me demandez si j’ai peur, mais j’essaye en Colombie comme ailleurs, de ne pas trop y penser.

© Alvaro Ybarra Zavala / Reportage by Getty Images

En tant qu’Espagnol, vous êtes-vous senti concerné par le mouvement des indignés et en tant que journaliste, n’avez-vous pas voulu aller travailler là-bas ?

J’ai une règle : je ne photographie pas mon pays. Pas en ce moment.

Votre livre ouvre sur cette photo très violente, prise en République Démocratique du Congo. En passant d’un sujet difficile à un autre, est-ce que les malheurs des uns remplacent les malheurs des autres ?

Congo, novembre 2008 © Alvaro Ybarra Zavala

L’homme dont vous parlez fait partie de la même espèce que vous. Ca aurait pu  être vous. Par exemple, si vous aviez eu besoin d’une greffe du cœur, on aurait pu vous transplanter le sien. Ce qui est le plus important, c’est ça : nous sommes tous des humains. Ce qui est important n’est pas ce que je ressens mais ce que cette personne aurait pu ressentir. Et non, je ne suis pas une machine. Je ressens toujours quelque chose. Et je me demande toujours pourquoi ces contradictions existent au sein de l’espèce humaine. Je pense qu’en effet, le jour où quelqu’un arrête de ressentir quelque chose pour la personne qu’il photographie, il faut qu’il arrête de faire ce métier.

Alvaro Ybarra Zavala

Site d’Alvaro Ybarra Zavala

BONUS :

Parce que c’est assez rare pour être souligné et que la comparaison est intéressante, voici le général Laurent Nkunda, photographié au Congo par deux excellents photojournalistes, Alvaro Ybarra Zavala et Cédric Gerbehaye interviewé précédemment pour La Télé Libre, en 2010.

Congo © Alvaro Ybarra Zavala

Le général dissident Laurent Nkunda pose au quartier général du CNDP (Congrès national pour la défense du peuple) au coeur des collines de Masisi au Nord-Kivu. Au mur, on peut lire “La justice est rendue au nom du peuple”. © Cédric Gerbehaye / Vu’

Margaux Duquesne

Share: