Martina Bacigalupo est le genre de personne qui vous met à l’aise rapidement. Ce p’tit bout de femme de 33 ans, née à Gênes, avait remporté le prix Canon de la Femme Photojournaliste en 2010. Le Festival International de photojournalisme Visa pour l’Image exposait cet été ses images. Sur la terrasse ensoleillée du Couvent des Minimes, Martina est revenue sur deux de ses reportages : Umumalayika et “Je m’appelle Filda“.

Vous avez réalisé un reportage intitulé Umumalayika sur Francine, une femme burundaise qui a eu les deux bras coupés par son ancien compagnon. On le verra plus tard, vous avez aussi suivi Filda, qui a perdu une jambe sur une mine. Est-ce que le handicap est un sujet qui vous intéresse particulièrement ?

Je ne me suis pas réveillée un jour en me disant « je vais travailler sur les femmes » ou « je vais travailler sur le handicap ». Je pense qu’il y a un intérêt de ma part envers les choses et les personnes abandonnées, oubliées, les groupes de personnes démunies, vulnérables. Qui n’ont pas les mêmes droits, possibilités que les autres. Les groupes en marge des communautés. Il se trouve que dans cette région, les femmes sont plus vulnérables. Si ça avait été en Norvège, je n’aurais pas travaillé sur les femmes car là-bas, elles ne sont pas vulnérables.

Francine, série Umumalayika © Martina Bacigalupo – Agence VU

Pouvez-vous nous parler de votre travail avec Francine ?

Elle a eu les bras coupés par son compagnon. C’était d’une grande violence, elle a subi un abus des droits de l’Homme. Au Burundi, il n’y a pas de loi qui protège les femmes par rapport à la violence domestique. Ensuite, j’ai connu sa fille qui a 7 ans et qui a toujours connu sa mère comme ça et pour laquelle sa maman est tout à fait normale. Elle la touche comme si de rien n’était. Du coup, ça a complètement changé mon regard, parce que moi par exemple, je ne savais même pas comment la toucher quand elle me saluait. Ça m’a fait voir les choses différemment. Elle faisait de ce manque quelque chose. Ça devenait un peu le symbole de nos mutilations, à tous. On a tous une mutilation quelque part, pas forcément aussi évidente, ni aussi visuelle…

Série Umumalayika © Martina Bacigalupo – Agence VU

Au Burundi, j’ai entendu parlé de son histoire, qui a frappé tout le monde. Tous les Burundais étaient choqués : à chaque fois qu’un homme la voit dans la rue, il se sent coupable. Comment tu peux faire quelque chose comme ça à une femme ? C’est blessant pour eux aussi. Dans cette société un peu machiste où l’homme sort et la femme reste à la maison avec les enfants, elle est quand même très respectée, c’est le pilier de la famille, tu ne la touches pas.

Est-ce que le fait d’être une femme vous a aidé que ce soit avec Francine ou Filda ?

Non, je n’y crois pas trop. C’est sûr que la photo dans la douche, avec Francine, j’ai pu la faire parce que j’étais une femme, mais tu peux l’enlever, ça ne change rien. Un homme pourrait aussi prendre une autre photo que je ne pourrais pas prendre. A part dans des pays, comme par exemple, en Somalie, où là si un homme veut faire un sujet sur les femmes, ce serait vraiment compliqué,  dans mes sujets à moi, dans le cas de Francine ou Filda, un homme aurait pu faire la même chose. Si la personne n’a pas de préjugé culturel, par rapport à toi, je pense qu’il n’y a pas de barrière.

Série Umumalayika © Martina Bacigalupo – Agence VU

Comment avez-vous rencontré Filda ? Qui est-elle ?

Je suis partie au nord de l’Ouganda pour faire des photos avec Human Right Watch, une association américaine pour les droits de l’Homme. Ils faisaient un rapport sur les femmes avec un handicap. Le nord Ouganda est une région qui a été frappée par 20 ans de guerre. La population en a beaucoup souffert.

J’avais déjà travaillé sur des femmes, dans des situations similaires, au Burundi, ils ont pensé que j’étais bien placée pour faire ce reportage. On est partis en mai 2010. Eux faisaient des interviews des femmes et ils voulaient que je prenne des photos pour raconter leurs histoires. Je ne suis pas très habituée à travailler sur le court terme, car pour moi, en quelques jours, c’est impossible de créer un lien, de raconter une histoire. Donc je leur ai dit que j’avais besoin d’une journée avec une femme, pour que je suive sa vie. Il a fallu en choisir une. Ce n’est pas évident parce que tu ne peux pas choisir l’histoire la plus puissante, parce qu’elles le sont toutes. Ce jour-là, on a vu cinq ou six femmes. Et j’ai vu Filda en fin de journée. Elle avait une jolie petite robe à fleurs, jaune, très féminine. C’était tellement différent de comme elle est vraiment.

Elle avait mis ça pour l’interview, j’imagine. Je me suis présentée chez elle, à l’aube, le lendemain matin. Là, je l’ai vu, agenouillée dans son champ, torse-nu, toute en sueur, le regard presque fâché… En guerrier. C’était vraiment une image très contrastée de l’image qu’elle donnait la veille, mais c’était vraiment ce que je cherchais, ce que j’avais ressenti. Donc j’ai fini la journée avec elle. Lors de mon départ, elle m’a dit : « Reviens et raconte mon histoire ».

Filda Adoch : « Là, je rapporte du bois à la maison, mais on dirait que j’ai des ailes sur la tête et que je vole à travers le ciel. » © Martina Bacigalupo / Agence VU Prix Canon de la Femme Photojournaliste décerné par l’’Association des Femmes Journalistes en 2010 et soutenu par Le Figaro Magazine.

Dans le reportage en Ouganda, Filda a écrit les légendes des images. Pourquoi ?

Ça s’inscrivait dans une tentative de faire parler l’autre. Le risque un peu, de notre travail, c’est d’imposer notre point de vue, notre regard, notre culture sur l’autre. Même avec les meilleures intentions, il y a toujours ce danger-là. D’un côté, je ne veux pas nier ma culture, ni mon histoire, ni mon regard parce que c’est la richesse que je peux peut-être apporter à l’autre, mais en même temps, j’ai besoin que l’autre apporte la sienne. Pour cela, chaque photographe doit faire comme il le sent.

“C’est une image très vraie car il y a tout le monde, même la poule !” © Martina Bacigalupo / Agence VU

Chaque jour, à l’heure de la sieste, après les travaux, vers 14h, il faisait chaud, on se mettait à l’ombre. Et je lui montrais les photos qu’on avait pris le jour précédent. Et elle les commentait.

C’est comme si je lui mettais un miroir, bon un miroir un peu subjectif… et qu’elle réagissait.

Mais elle fait déjà beaucoup dans l’image, non ?

Pour moi, ça ne me suffisait pas. Parce que l’image, je ne sais pas si c’est plus elle ou plus moi. L’image, c’est ma composition, c’est mon choix de ce cadre, plutôt qu’un autre, c’est mon expérience d’une certaine iconographie. J’ai peut-être plus de contrôle sur l’image qu’elle. Après, si elle sort dans les images, tant mieux, c’est bien mon espoir. Mais je trouve qu’il fallait quelque chose de plus. Des enfants ont fait des dessins d’elle, par exemple, peut-être que je les montrerais dans une autre exposition. J’ai aussi des petites vidéos.

“Là , je n’avais ni hache, ni “panga” avec moi pour couper le bois, alors j’ai décidé de le casser avec ma tête. Mon dos montre ma force, et ça me rappelle que même si j’ai faim, je peux quand même m’occuper de ma famille.” Martina Bacigalupo / Agence VU

Quelle relation aviez-vous avec Filda ? A Perpignan, il y a un autre sujet d’un photographe anglais qui explique que les mafieux qu’il photographiait n’étaient qu’un “sujet”, qu’il avait pris beaucoup de distance, qu’il ne parlait pas de la vie privé avec eux etc… J’imagine que vous avez Filda, ça doit être très différent ?

Je ne crois pas que la question est de savoir si on a de bonnes ou de mauvaises personnes devant nous. Si tu veux raconter l’histoire d’une personne, c’est que tu t’y intéresses vraiment. Et que ce soit un assassin ou un saint, si tu n’es pas ouvert à cette relation, à cet échange, ça ne marchera pas. Il y a toujours une barrière : que ce soit avec un meurtrier ou avec une femme à la culture totalement différente. Il faut arriver à la franchir pour arriver à raconter son histoire, et lui donner la voix.

“C’est la rivière Tochi. Je me baignais tout le temps ici, quand j’étais dans le camp de Bobi mais maintenant .” © Martina Bacigalupo / Agence VU

Il ressort des photos que Filda est une femme très fière, très digne…

C’est une personne très intéressante, ce côté très fière, pas du tout victime, combative. Elle s’occupe quand même de 18 personnes, avec une jambe en moins ! Elle a perdu deux maris, un enfant… Et elle a eu quelques maladies… Pourtant, elle s’occupe de l’eau, du bois, de l’herbe pour leur vache…

Filda, avec ses petits-enfants “Ici, il en manque cinq.” © Martina Bacigalupo / Agence VU

Vous dîtes que ces photos, réalisées la nuit, sont importantes. Pourquoi ?

C’est le feu qui est très important, c’est là où ils se retrouvent, où ils se reposent. Le feu est central dans la culture de la tribu Acholi. C’est leur identité : autour du feu, tu apprends la danse, c’est avec la danse que tu trouves un mari, que tu rends hommage aux morts, aux nouveaux-nés, pour la guerre, pour la santé… C’est là que les vieux apprennent des histoires aux enfants, qui leur permettent d’interprêter le monde.

Filda Adoch : « C’est Odong sur cette photo, je reconnais son chapeau ! Nous étions assis autour du feu qui s’’éteignait. Il ne parle pas beaucoup, c’’est quelqu’’un qui regarde. Là, il racontait une histoire aux enfants. C’est une tradition chez nous de nous réunir autour du feu pour raconter des histoires, des devinettes et des contes de notre folklore ; nous parlons aux enfants de leurs ancêtres, de leurs vies et de leurs combats, nous leur enseignons notre culture et les aidons ainsi à grandir. » © Martina Bacigalupo / Agence VU Prix Canon de la Femme Photojournaliste décerné par l’’Association des Femmes Journalistes en 2010 et soutenu par Le Figaro Magazine.

A cause de la guerre, ils ont vécu dans des camp de déplacés. Là-bas, ils ne pouvaient pas faire le feu car les maisons étaient trop près les unes des autres. Dès qu’elle est rentrée dans sa maison, Filda a fait le feu.

“Ma petite-fille Anena danse l’Orak, la danse de l’amour pour les jeunes. Elle danse autour du feu des Acholis. On doit le faire chaque nuit. C’est là que nous enseignons à nos enfants comment accueillir les étrangers, comment se comporter pendant les maladies, coment se comporter avec les autres. Nous voulons que ces enfants qui sont nés dans les camps sachent ce qu’était notre vie avant la guerre. Le feu des Acholis représente l’unité, car on se réunit tous autour de lui, il n’y a aucune discrimination. On apprend la danse é nos enfants. La danse est un élément très important de notre culture, elle marque chaque évènement important de notre communauté. Nous avons l’Orak, la danse de l’amour pour les jeunes, le Dingiding, la danse pour accueillir les étrangers, le Bwola, que l’on fait en l’honneur du roi, l’Otole, en temps de guerre, la Ruth, la danse pour les jumeaux, où la mère nue danse autour du feu. Une maison sans feu est une maison qui n’est pas bien établie.” © Martina Bacigalupo / Agence VU

© Martina Bacigalupo / Agence VU

Lien vers le site de Martina Bacigalupo

Page de Martina Bacigalupo sur le site de l’Agence Vu

Propos recueillis par Margaux Duquesne

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