Cinéma-vérité : êtes-vous heureux ?

Il y a des films qui peuvent se voir et se revoir, deux fois, trois fois, dix fois. Et à chaque fois, ils nous touchent d’une manière différente. Chronique d’un été est un film de ce genre.  Cet objet cinématographique inclassable a été réalisé par le sociologue Edgard Morin et l’ethnologue devenu cinéaste Jean Rouch, en 1960, à Paris, sur fond de guerre d’Algérie, de révoltes étudiantes et de crise congolaise. Mais ce n’est pas un film politique, c’est en fait une grande réflexion sur la recherche du bonheur, le travail et la rencontre de l’autre. 

K2287_0_galerie« Vous faites une enquête sur le logis ? » « Non. So-cio-lo-gique. » Ce documentaire, loin de souligner l’extraordinaire, film l’ordinaire, le quotidien, la vie des gens. Cette routine qui d’habitude nous rebute, est ici fascinante. À l’origine, le film, tourné à la caméra légère 16 mm, devait s’appeler « Comment vis-tu ? ». En effet, les deux réalisateurs ont demandé à Marceline Doridan, l’une des actrices principales du documentaire et ancienne déportée juive sous le Seconde Guerre mondiale, d’aller à la rencontrer des passants et de leur demander ces questions si simples et pourtant si déroutantes : « Etes-vous heureux ? » « Comment vous débrouillez-vous avec la vie ? » « Êtes-vous satisfait de vos conditions de vie ? » Marceline expliquera plus tard à Laura Laufer, spécialiste du cinéma, la genèse du film : « L’idée de départ était d’enquêter sur le bonheur, une tentative sociologique qui a donné un film plein de poésie et de chaleur, plein de l’esprit de l’époque et où on voit, avant tout, par sa modernité et les questions qu’il pose, une des petites rivières qui mènent à Mai 68.»

« J’ai eu du bonheur, j’ai eu du malheur, j’ai eu un p’tit peu de tout dans ma vie. Ça ne peut pas être autrement, il faut bien partager un peu. »

« –       Etes-vous heureux ?

-       Presque

-       Qu’est-ce qui vous manque ?

-       J’ai honte de le dire… De l’argent. »

L’une des scènes du film montre différents acteurs réunis autour d’une table parlant de racisme, avant d’ouvrir un débat sur la lutte du Congo pour son indépendance, l’actualité de l’époque  :

« J’aimerais que l’on aime le noir pour une autre raison que sa manière de danser. » Landry

L’une des scènes est devenue célèbre et a fait le tour du monde : on y voit Marceline, Place de la Concorde, se parlant à elle-même, d’abord, au sujet de son arrivée au camp d’Auschwitz-Birkenau, puis parlant à son père, qui y est mort. Le documentaire n’avait pas de scénario mais cette scène a été le point ultime de ce que leurs auteurs ont appelé le cinéma-vérité. La jeune femme est revenue sur ce moment : « Je leur ai dit je veux bien faire quelque chose, mais je veux être seule. Ils m’ont donné le Nagra, expliqué comment enregistrer le son et j’étais seule face à moi même. C’est devenu un plan célèbre comme s il avait été composé alors que ce n’est pas le cas du tout, la voiture avec la caméra était à plusieurs mètres plus loin. C’était la première fois qu’on entendait la voix présente dans un plan pris de loin. »

Une version restaurée de ce film sortira dans un coffret en 2011, édité en France aux Éditions Montparnasse. Dans ce DVD, on trouve en complément le documentaire Un été + 50, réalisé par Florence Dauman, la fille d’Anatole Dauman, l’un des deux producteurs de Chronique d’un été : il montre pour la première fois quelques scènes qui ont coupées dans le version finale et commentées par les acteurs eux-mêmes. Le documentaire est filmé un peu à la manière de Goddard. Cette scène, par exemple, avait été mise de côté car elle paraissait trop cinématographique. Il s’agit d’une discution entre Marceline Loridan et Jean-Pierre Sergent, au moment de leur rupture sentimentale. À ce sujet, Marceline expliquent, plus de 50 ans plus tard, à Florence Dauman : « J’avais confiance en Edgar et en Jean. Ce que je disais, je le vivais. Et même si là, ça paraissait artificielle, la peine que j’avais étais réelle. »

« Ce film, n’a pas été joué par des acteurs, mais vécu par des hommes et des femmes qui ont donné des moments de leur existence à une expérience nouvelle de cinéma-vérité », entend-on sur les premières images de parisiens qui sortent d’une bouche de métro. Toute la sincérité des personnages, leur authenticité, est l’une des questions qui ne cessera d’interroger Edgar Morin et Jean Rouch. Tant est si bien qu’ils ont décidé de montrer le documentaire monté aux différents personnages du film, lors d’une séance qui les a réunis.

chronique-dun-ete-2Suite à cette projection toute particulière, les deux réalisateurs leur demandent ce qu’ils ont pensé du film et s’ils trouvent que les personnages sonnent « vrais ». Rouch et Morin débrieffent ensuite sur la réaction de leurs premiers spectateurs qui ont eu des réactions auxquelles ils ne s’attendaient pas : « Les gens dès qu’ils sont un peu plus sincères que dans la vie, on leur dit ou bien « vous êtes des comédiens » ou bien « vous êtes exhibitionnistes » (… ) Je croyais que le spectateur allait aimer les personnages que j’aimais  (…) Nous avons voulu faire un film d’amour, et au final, nous avons un film d’indifférence… Non pas d’indifférence, mais de réactions, qui ne sont pas toujours positives. C’est toute la difficulté de vouloir communiquer quelque chose », expriment les réalisateurs pour clore le documentaire.

« C’est un film extrêmement pénible parce que d’une part tout ce qu’on a vu est parfaitement ennuyeux et ce qui n’est pas ennuyeux l’est au prix incontestablement d’une très grande impudeur.» Jean-Pierre Sergent

Le film, en intégralité :

Chronique d’Un Été-090440-04122012 from Edgar Morin on Vimeo.

Margaux Duquesne

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